Le journaliste Javier Valdez Cárdenas est mort. Il a été assassiné à Culiácan (Sinaloa), le 15 mai dernier, à quelques pas des locaux de son journal, Ríodoce. Deux hommes armés ont intercepté son véhicule et l’ont contraint à en sortir pour s’agenouiller au milieu de la rue. Puis ils lui ont tiré douze balles dans le buste et dans la tête.

Ecrire sur le Narco

Décrit un peu rapidement comme un correspondant de l’AFP par les dépêches internationales, Javier Valdez Cárdenas était bien plus que cela. Considéré comme l’un des plus fins connaisseurs de l’univers du Narco et de la criminalité organisée, il avait fondé Ríodoce en 2003, avec quelques amis, dans la ville de Culiácan, coeur historique du trafic. Or il n’oubliait jamais de rappeler qu’il avait le plus grand mépris pour ce qu’il appelait le “cirque du narcotrafic”, les histoires anecdotiques des grands capos et autres truands aux trajectoires météoriques : Valdez considérait que son devoir de journaliste était d’informer sur le quotidien des gens, en particulier des habitants de son Sinaloa natal qu’il aimait tant, et que c’était pour cette seule et unique raison qu’il avait été amené à traiter du trafic.

Ce qui l’intéressait avant tout et qu’il décrivait avec une précision chirurgicale autant qu’une humanité touchante dans ses livres et articles, c’était la vie des gens sous l’emprise du Narco, qu’ils en soient les acteurs tout autant que les victimes. D’une humilité non feinte, il ne cessait par ailleurs de se remettre en cause et de questionner la manière avec laquelle le journalisme se devait de retranscrire cette réalité.

Les risques du métier

Si l’on en croit la terrible comptabilité établie par Animal Político, il s’agirait du 6ème journaliste assassiné depuis le mois de janvier, ce qui, après les 11 morts de l’année dernière, pourrait faire de 2017 l’un des plus sanglantes de la décennie pour la profession. Bien sûr, il avait conscience des risques encourus mais sa démarche n’avait rien de suicidaire. Il n’hésitait d’ailleurs pas à dire que Ríodoce se refusait souvent à publier telle ou telle information, car celle-ci risquerait d’entraîner des représailles immédiates contre lui  ou ses collègues. Pour autant, depuis près de 15 ans, Valdez et Ríodoce ont révélé nombre de cas de collusions entre le pouvoir, les autorités locales avant tout, et le Narco, car ses relations étroites et ses complicités lui semblaient inacceptables et constituaient d’après lui, l’un des coeurs du problème. Interrogé sur l’éventualité de son assassinat, il ne manquait jamais de rappeler que derrière les voyous qui le tueraient, il faudrait chercher les policiers, militaires, politiciens ou entrepreneurs corrompus qui les auraient envoyés.

Spécialisé dans le Narco du Sinaloa, Valdez avait effectué de nombreux séjours ailleurs dans le pays, partant à la rencontre de ses infortunés collègues du Tamaulipas ou du Veracruz, deux états ou l’espérance de vie des journalistes couvrant trafic et criminalité est la plus basse. Il s’inquiétait du sort de ces derniers, pris entre le feu des différents Cartels et organisations criminelles en lutte pour le contrôle de ces territoires. A juste titre, il estimait sa position plus enviable, dans un Etat contrôlé par une seule grande organisation, le dit Cartel du Sinaloa. Or depuis la capture d’El Chapo Guzmán et son extradition début 2017, la région est à son tour à feu et à sang, alors que les héritiers du grand capo se disputent les restes de son empire. C’est probablement cela qu’il l’a tué.

Héritage

Pour la qualité de ses écrits, toujours bien documentés, pour son approche originale et humaine autant que pour sa réflexion et ses doutes concernant ce qu’on appelle le narco-journalisme, mais aussi pour son caractère affable et la gentillesse dont peuvent témoigner tous ceux qui ont eu la chance de le connaître, Javier Valdez restera comme l’un des plus grands journalistes de notre époque : sa plume autant que son esprit manquent déjà…

Pour ceux ou celles qui souhaiteraient connaître ses écrits qui tous méritent d’être lus, on conseillera la sélection suivante :

  • Malayerba, 2010.
  • Levantones: historias reales de desaparecidos y víctimas del narco, 2012.
  • Con una granada en la boca: heridas de la guerra del narcotráfico en México, 2014.
  • Huérfanos del narco: los olvidados de la guerra del narcotráfico, 2015.
  • Narcoperiodismo: La prensa en medio del crimen y la denuncia, 2016.

 


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