Des rumeurs

Tout a commencé vers 2006-2007 avec des rumeurs faisant état d’une vague d’exécutions extra-judiciaires : les victimes de celles-ci, civils innocents des quartiers pauvres des grandes villes ou des campagnes isolées, auraient été faussement déclarées comme guérilleros morts au combat. En soi, rien de nouveau dans un pays où la pratique de l’exécution judiciaire est courante mais l’ampleur des dénonciations donnait l’impression que le phénomène était quelque part en train de systématiser. Puis, en janvier 2008, la publication par l’hebdomadaire Semana du témoignage d’un sergent de l’armée avouant avoir participé à de telles actions a semblé confirmer que quelque chose d’exceptionnel était en train de se passer. Toutefois, les piètres états de service du militaire en question ainsi qu’un tir de barrage efficace du président Alvaro Uribe (2002-10) et de son gouvernement ont vite enterré l’affaire : les victimes étaient bien membres de la guérilla et les parents et proches des victimes, coupables eux-mêmes d’avoir couvé dans leur foyer de la graine de subversif,  ne cherchaient qu’à obtenir des réparations indues de l’Etat. Plus généralement, leurs dénonciations n’étaient que des calomnies visant à salir l’honneur des Forces Armées dans l’espoir de freiner les actions militaires entreprises par le gouvernement au nom de la Politique de Sécurité Démocratique mise en place par le président depuis 2002. Soumise à l’assaut frontal des autorités, la guérilla était aux abois et instrumentalisait familles des victimes et ONG pour obtenir un répit. Dans un contexte éminemment complexe où il est en particulier très difficile d’identifier clairement membres et sympathisants de la guérilla et où le double-jeu et la tromperie sont la règle, la réponse gouvernementale a fait mouche, semant même le doute chez une partie des accusateurs. Quelques menaces de poursuite contre les proches produites par la Justice et d’autres menaces bien plus concrètes, qui ont notamment conduit à l’assassinat du frère de l’un des tués, ont fait le reste.

Des faits

fair leonardo porras
Luz Maria Bernal et son fils

Puis est apparue Luz Marina Bernal, mère de Fair Leonardo Porras, disparu de Soacha, banlieue pauvre de Bogotá. Inlassablement et malgré toutes les menaces et accusations portées à son encontre, celle-ci a recherché son fils dans tous les hôpitaux, les prisons, les morgues et les cimetières du pays. Elle l’a finalement retrouvé, le crane perforé de balles et enterré sous X, à plusieurs centaines de kilomètres de la capitale. On lui a alors appris que devenu commandant d’une unité de la guérilla, il était mort lors d’un affrontement avec l’armée, en même temps qu’une douzaine de ses hommes. Devant la juge qui n’a pas manqué de lui reprocher ses qualités de mère, l’humble femme a alors raconté son histoire : l’accident de voiture dont elle a été victime alors qu’elle était enceinte de Fair et qui a détruit une partie de son cerveau de celui-ci, la méningite traitée tardivement lorsqu’il était un nouveau-né et son retard mental qui, à 26 ans, âge de sa mort, ne lui donnait le développement que d’un enfant de 8-10 ans. Elle a évoqué son incapacité physique, évaluée à 53% et paralysant son côté, qui lui empêchait de servir de sa  main droite, celle-là même avec laquelle il avait d’après le dossier fait feu sur l’armée avec un vieux pistolet 9mm. Elle a également parlé des petits boulots que Fair faisait pour ramener quelque argent à la maison, souvent abusé par ses employeurs, nettoyant les rues et parcs du quartier ou travaillant à l’église. Et aussi de ce mystérieux ami qui quatre jours avant sa mort l’avait convaincu de faire le voyage vers la campagne du Norte de Santander, sous la promesse de lui fournir un travail de petit cultivateur.

En peu de temps, des dizaines puis des centaines de cas similaires ont été signalés à Soacha comme ailleurs. La Justice a enfin pris les choses en main et un recruteur, témoin protégé, a fini par vendre la mèche. Petit délinquant lié aux groupes paramilitaires, il était chargé, contre rémunération, de convaincre de jeunes hommes des quartiers pauvres, “les plus minables” d’après lui (à savoir chômeurs, handicapés, mineurs, orphelins et autres laissés pour compte) de partir dans des zones isolées, généralement touchées par la guérilla, où des travaux bien payés devaient les attendre. Les victimes étaient alors remises aux unités locales de l’armée qui les gardaient quelque jours avant de les abattre ou les exécutaient tout de suite. On les déclarait alors comme guérilleros morts au combat. Le système était bien huilé : les corps étaient revêtus d’uniformes militaires, on mettait une arme à leur côté en prenant soin de leur faire tirer des coups de feu au cas où, non sans bien sûr leur avoir mis des uniformes et des armes acuises au marché noir en main. Cela n’a pas empêché les erreurs comme celle concernant Fair Leonardo Porras ou d’autres, pour lesquels on a oublié de cribler de balles les uniformes, on s’est trompé de sens pour les bottes militaires ou on a omis le fait que certains étaient gauchers, inaptes, etc. Le scandale dit des “faux positifs” a alors éclaté.

Le système

alvaro uribe general montoya
Alvaro Uribe et le général Montoya

Dans un premier temps, le gouvernement a tenté de contre-attaquer mais en octobre 2008 a semblé reconnaître les faits en procédant au limogeage exceptionnel d’une vingtaine d’officiers supérieurs dont le commandant en chef des Forces armées, le général Mario Montoya Uribe, héros de la Politique de Sécurité Démocratique et organisateur d’opérations à succès comme Jaque ou Fénix (1). Ces derniers ont dans leur ensemble été mis à l’abri des poursuites, Montoya devenant ainsi ambassadeur en République Dominicaine. Mais les accusations, arrestations et condamnations parfois très lourdes ont commencé à pleuvoir sur les niveaux inférieurs de l’armée, notamment les sous-officiers et soldats : sans surprise, certains ont refusé d’être les seuls à payer et ont commencé à parler, donnant force détails sur le système des “faux positifs”. On a alors découvert l’existence de la directive secrète 029 dont on consultera l’intégralité du texte ici. Adoptée fin 2005, celle-ci instaurait une grille incroyablement détaillée de primes pour les militaires en échange de chaque saisie de matériel (des armes jusqu’aux hamacs) et surtout de chaque élimination de guérilleros et autres subversifs. Pour beaucoup d’observateurs, il semble bien que ce soit cette directive qui ait directement conduit à la mise en place d’un système généralisé de “faux positifs”. Chacun y trouvait son compte, les uns recevant de coquettes sommes à se répartir ou des jours de repos, d’autres des promotions alors que le gouvernement pouvait ainsi vendre à l’intérieur comme à l’extérieur les succès de sa politique anti-subversive. Les témoignages des militaires impliqués ont également permis de remonter plus haut dans la hiérarchie, conduisant à la mise en cause de nombre d’officiers supérieurs qui eux-mêmes ont fini par parler impliquant le général Montoya lui-même. Il y a deux ans, c’est aussi tout l’état-major du bataillon du Génie General Pedro Nel Ospina qui s’est retrouvé sur le banc des accusés, mise en cause d’autant plus symbolique que l’unité était célébrée comme celle ayant causé le plus de pertes à la guérilla.

A l’heure actuelle, la Justice colombienne a retenu plusieurs milliers de cas probables de “faux positifs”, 4000 dit-on, qui sont à l’étude. Malgré les menaces persistantes, les langues se délient et de nombreux autres continuent à apparaître. Le 2 avril dernier, la Justice a frappé un grand coup en condamnant  21 militaires (dont un lieutenant-colonel et un major) à des peines allant de 37 à 52 ans d’emprisonnement pour l’assassinat de cinq jeunes de Soacha en 2008. Ironie du sort, les procès et condamnations qui s’accumulent depuis 2011 pour les “faux positifs” risquent toutefois d’être remises en cause par l’introduction en début d’année, dans le cadre du processus de Paix avec les FARC, d’un justice d’exception qualifiée de Juridiction Spéciale pour la Paix. En effet, celle-ci prévoit pour les combattants du conflit interne colombien, et au premier titre les guérilleros, un traitement favorable, limitant les peines à 8 ans d’emprisonnement pour ceux qui reconnaîtraient leurs crimes et collaboreraient avec la Justice à l’établissement d’une “vérité historique” sur les multiples crimes et exactions dont ils ont été responsables, les autres ne pouvant recevoir une peine de plus de 20 ans. A noter qu’un procédé similaire, plus généreux encore, avait été mis en place sous le gouvernement Uribe pour permettre la démobilisation des paramilitaires. Toujours est-il que nombre d’accusés militaires des “faux positifs” sont actuellement en train de tenter d’en bénéficier.

Une relecture nécessaire

Au delà de l’horreur, disons-le, représentée par l’affaire des “faux positifs”, les révélations de ce scandale devront conduire à une relecture historique de la Politique de Sécurité Démocratique de l’ère Uribe dont l’actuel président Juan Manuel Santos, en tant que ministre de la Défense, a été l’un des grands acteurs au même titre que son prédécesseur et maintenant rival ou encore des Etats-Unis qui ont sous les administrations Clinton, Bush et Obama ont permis sa réalisation.  Nulle doute que celle-ci, en prônant la manière forte contre la guérilla a grandement contribué à son affaiblissement des guérillas et ainsi à l’engagement de processus de  Paix, aujourd’hui signé avec les FARC et en cours de négociations avec l’ELN. Toutefois, en dehors d’opérations aussi spectaculaires que décisives comme celles ayant conduit à l’élimination de hauts responsables des FARC, les partisans de cette politique ont souvent mis en avant le nombre exceptionnel de guérilleros éliminés pour en justifier le succès. Le tout, non sans exagération puisque le nombre total de subversifs mis hors d’état de nuire (arrêtés, démobilisés ou tués) dépassaient largement l’effectif total de tous les mouvements armés du pays quels qu’ils soient. Mais il s’agissait certainement d’un argument de poids. Or, à la lumière des milliers de cas présumés de “faux positifs”, on peut légitimement se demander qui ont réellement été les victimes de cette guerre…

Enfin, on notera que les témoignages des militaires ont également confirmé, si besoin était, la participation des groupes paramilitaires à la fois narcotrafiquants et anti-subversifs au système des “faux positifs”. En soi, rien d’extraordinaire quand on connaît les liens intimes unissant le pouvoir civil, la police et plus encore l’armée au narco-paramilitarisme depuis les années 1980, liens particulièrement forts sous l’administration Uribe comme l’ont démontré nombre de scandales impliquant d proches collaborateurs du président, des membres de sa famille ainsi qu’une part importante de la classe politique à l’occasion du scandale dit de la “para-politique”. Toutefois, même si on ne peut la réduire à cela, la confirmation de cette lutte conjointe contre la subversion entre paramilitaires, forces de l’ordre et gouvernement appuie l’interprétation selon laquelle la Politique de Sécurité Démocratique a aussi été, en quelque sorte, une lutte de certains intérêts contre la subversion pour le contrôle du narcotrafic.


(1) Bien connue du public français, l’opération Jaque (2008) a permis la libération d’otages parmi lesquels Ingrid Betancourt. La même année, l’opération Fénix a permis l’élimination, en territoire équatorien de “Raúl Reyes”, membre de premier plan du secrétariat des FARC.

Sources photos : 1, 2, 3

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