Depuis la mi-février, Reynosa (Tamaulipas) vit au rythme d’une opération conjointe des Forces de Sécurité locales et fédérales visant à éliminer le Comandante Toro, baron du Cartel du Golfe (CDG) et maître de cette place hautement stratégique pour le Narco. Située sur la frontière avec le Texas, cette ville industrielle d’un peu plus d’un million d’habitants est en effet un des points de passage majeurs des drogues vers les Etats-Unis. Jusqu’à 2010, elle faisait partie de l’apanage exclusif du Cartel du Golfe au même titre que Matamoros, plus à l’Est. Toutefois, depuis que les Zetas, bras armé du Cartel, ont rompu avec ce dernier, Reynosa est l’objet d’un interminable conflit entre les deux organisations. Celles-ci ont récemment éclaté en diverses petites structures du fait de l’élimination de leurs principaux leaders respectifs, ce qui a eu pour effet de faire de l’opérateur local du Cartel du Golfe, Julián Manuel Loisa Salinas, dit le Comandante Toro-le Commandant Taureau, l’un des Narcos les plus influents du pays.

Vague de crimes et narcomanta

narco manta reynosa 2017

En 2015 et 2016 déjà, des opérations de police de grande ampleur ont été menées contre lui, en vain : toutefois, la situation locale, déjà dramatique, s’est tendue en début d’année lorsque Reynosa a été touchée par une vague de crimes divers, assassinats, viols et extorsion, crimes que les autorités ont attribué à Toro et à ses hommes. Celui-ci n’a pas tardé à répondre. Le 14 février dernier, les corps moribonds de deux hommes sérieusement torturés ont été accrochés à une passerelle de la ville, comme d’habitude accompagnés d’une narco-manta, message à l’attention des autorités :

A toute la population et au gouvernement du Tamaulipas. J’en ai marre que toutes les choses qui se passent me soient attribuées à moi et l’entreprise. Qu’on vole, qu’on agresse ou qu’on séquestre, et c’est moi ou l’entreprise qu’on accuse, et on en a plein de cul qu’on nous accuse. Notre métier est autre. Pour preuve, je vous livre ces racailles qui en prétendant agir en notre nom passent leur temps à voler et à séquestrer. Tout voleur, séquestreur et violeur que nous attraperons vous sera remis. Nous voulons une ville en paix et c’est pour ça que nous avons retiré nos gens armés des rues. Nous voulons le démonter aux autorités. La racaille n’appartient pas à notre entreprise. Cordialement : El Comandante Toro et le CDG.

Comme on le voit, il s’agit du discours classique des capos du narcotrafic qui tentent souvent de se distancier de la criminalité courante et même de se présenter comme des garants de l’ordre dans les communautés  qui vivent sous leur influence. Il est vrai que les organisations spécifiquement dédiées à la contrebande de drogues, comme c’est a priori le cas pour l’organisation locale de Toro, entretiennent en général des relations distantes voire tendues avec l’univers de la délinquance : au contraire, les Zetas, rivaux du Comandante Toro, se sont fait une spécialité de pratiquer la prédation tous azimuts en collusion étroite avec la pègre et les groupes délinquants. Pour autant, on se gardera bien d’apporter crédit aux déclarations émises sur la manta tant, dans la pratique, ces nuances sont loin d’être aussi marquées.

Reynosa en guerre

balacera reynosa 2017

Toujours est-il que ces mêmes déclarations ont piqué au vif les autorités, lesquelles ont lancé dans les jours ont suivi une opération de grande ampleur visant à mettre fin au règne de Toro sur Reynosa. Les milliers d’hommes des services de sécurité locale et de l’Etat ont reçu le concours  des forces fédérales, notamment des Marines du Secrétariat de la Marine (SEMAR) autant que d’un détachement de troupes d’élites du régiment d’infanterie mécanisée n*15 de l’armée de terre, stationné dans le Chiapas. Entrant immédiatement en action, les forces de sécurité ont quadrillé la ville dans la nuit du 16 au 17 février, non sans provoquer un vent de panique sur place. Les habitants ont été réveillés par le vrombissement des hélicoptères de combat ainsi que par le bruit caractéristique des mini-guns qui ont craché des milliers de projectiles sur des groupes isolés de sicarios. Ces derniers ont répondu en déclenchant un plan d’urgence ou narcobloqueo qui consiste à multiplier les actions de diversions et barrer certains axes. Depuis, l’opération continue sur fond de présence militaire sans cesse renforcée et d’affrontements réguliers à Reynosa ou dans les alentours. Selon nos calculs, au moins deux demi-douzaines de sicarios présumés auraient été abattus.

Le Comandante Toro reste cependant introuvable. D’aucuns pensent qu’il se terrerait en ville, d’autres dans la localité voisine de Ciudad Mier alors que certains le pensent tout simplement réfugié au Texas, juste de l’autre côté de la frontière.

balacera reynosa

Pour la population locale, cet état de guerre non déclarée est en tout cas source d’angoisse de tout instant : la semaine dernière, un hélicoptère de la Marine a ainsi mitraillé une voiture transportant un couple de jeunes mariés texans venus faire leurs emplettes à Reynosa, sous prétexte que ce véhicule correspondait au modèle normalement conduit par Toro. Les deux victimes de cette bavure s’en sont heureusement tirées sans blessures fatales mais ce cas illustre les risque encourus par la militarisation de la zone et pose la question de l’emploi de tels matériels au milieu de la population. De plus, certains s’inquiètent d’une probable élimination du Comandante Toro et du CDG, laquelle laisserait la place de Reynosa aux mains des Zetas dont la réputation de barbarie et de criminalité sans limites dépassent largement celle de l’actuel maître des lieux : l’inquiétude est justifiée. Mais surtout, on peut se demander si les Zetas n’ont tout simplement pas appliqué une tactique courante du Narco consistant à calentar la plaza-chauffer la place : en clair, multiplier les crimes contre la population pour provoquer une intervention des autorités et ainsi se défaire d’un rival. Dans quel cas, les Forces de l’ordre se retrouveraient instrumentalisées, comme c’est souvent le cas…

Source photos 12, 3

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