Le président des Etats-Unis Donald Trump vient de confier à son secrétaire à la Sécurité Intérieure, le général Marine en retraite John Kelly, la mission de mettre en oeuvre la construction d’un mur entre les Etats-Unis et le Mexique. Cette mission répond comme chacun sait à ce qui a été sans aucun doute la promesse la plus emblématique du président pendant sa campagne, promesse répétée à l’infini, au point de devenir un slogan scandé par ses partisans lors des nombreux shows organisés tout au long des années 2015-16.

Le texte de l'”executive order” émis par Donald Trump, que l’on consultera dans son intégralité ici, contient par ailleurs un certain nombre de mesures visant à renforcer les opérations de contrôle à la frontière. L’objectif premier est officiellement de lutter contre l’immigration illégale, considérée comme essentiellement mexicaine. Cependant, comme mentionné dans le texte et affirmé à maintes reprises par le président durant sa campagne, cette même lutte prétend surtout répondre à l’impératif de combattre   la criminalité et le trafic de drogues qui dans l’esprit du président et de ses partisans, sont intimement liés avec elle. Or dans cette optique, le “mur” envisagé est présenté comme le fondement  de la lutte à venir. Tout ceci mérite bien sûr d’amples commentaires que nous allons traiter ici en détail.

Immigration clandestine aux Etats-Unis

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Removals” 2008-2015

Les clandestins

Par définition, le nombre d’immigrés clandestins aux Etats-Unis, toutes provenances confondues, est inconnu : il fait l’objet d’estimations variables mais qui s’accordent en général sur un nombre d’environ 11 millions de personnes. Estimée en 1990 à 3,5 millions, cette population a connu une forte poussée par la suite, jusqu’à atteindre 12 millions en 2007, et s’est depuis stabilisée, avec une légère tendance à la baisse.

On s’en doute, tous ne sont pas mexicains. Ces derniers représenteraient toutefois le gros de l’effectif, avec quelque 5 à 6 millions de clandestins, soit un peu plus de 50% du total. Le reste se répartirait entre le Salvador (700.000), le Guatemala et l’Inde (500.000 chacun), le Honduras et la Chine (300-350.000 chacun), suivis des Philippines, de la Corée du Sud et de la République Dominicaine, avec un peu moins de 200.000 clandestins dans chacun des cas. En tout, les clandestins représenteraient 3.5% de la population américaine. En gros, un peu moins de 2% de la population vivant aux Etats-Unis serait donc constituée de clandestins mexicains, les deux-tiers d’entre eux étant des personnes présentes depuis au moins dix ans sur le territoire américain.

On notera par ailleurs  que le nombre de Mexicains migrant aux Etats-Unis, légalement ou non, n’a cessé de diminuer depuis une décennie : il se trouve même à son plus bas niveau depuis les années 1960. Comme souvent dans ce cas, les raisons réelles de ce recul sont difficiles à déterminer. Toutefois, les analystes s’accordent à souligner l’influence des politiques de contrôle de l’immigration et notamment de”deportations” massives ( aujourd’hui requalifiées comme “removals“), mises en place depuis vingt ans au moins et accentuées dernièrement par le président Barack Obama : celui-ci a en effet battu des records dans le domaine, avec environ 3 millions de renvois sur la durée de ses deux mandats. Peu publicisée par l’administration, cette politique a été largement ignorée par les médias, peut-être parce qu’elle pouvait contredire l’image flatteuse du président colportée par la plupart ces derniers. Logiquement, cette politique a touché en priorité les ressortissants latino-américains et notamment les Mexicains : systématique, elle a même causé l’ire des associations de migrants latinas qui ont décerné au président le titre controversé de “Deporter-in-Chief”. On notera au même titre qu’à la toute fin de son deuxième mandat, dans le cadre des négociations avec La Havane, Obama est discrètement revenu sur les facilités accordées aux Cubains, connues sous le surnom de politique de “pieds secs et pieds mouillés”.

Le poids des Latinos

Toujours est-il qu’une part importante de l’opinion américaine, difficile à estimer, semble s’inquiéter chaque fois plus de la présence comme de la place des Latinos, quels que soient leur statut et toutes origines confondues, dans la société nationale. Bien sûr, ces préoccupations se fondent souvent sur des sentiments racistes ou xénophobes mais expriment aussi des inquiétudes face au “dumping social” qu’entraînerait l’afflux de main d’oeuvre bon marché perçue comme majoritairement clandestine et donc plus facilement exploitable. On soulignera également l’importance de la question culturelle, notamment de la langue, puisque l’espagnol est de plus en plus parlé dans le pays et de la religion, sujet éminemment sensible aux Etats-Unis : les Latinos sont considérés dans leur ensemble comme catholiques, ce qui est  vrai pour une majorité d’entre eux mais néglige la part croissante d’évangélistes dans leurs rangs, évangélisme d’ailleurs acquis sous influence américaine, que ce soit sur place ou dans leurs pays d’origine. Ces préoccupations s’accompagnent comme on le sait d’accusations de collusion avec le crime et en particulier avec le crime organisé, le tout sur fond d’un prétendu laxisme des autorités. A plus d’un titre, on remarquera que ces préoccupations et ce rejet ne sont pas sans rappeler les relations conflictuelles de la société américaine avec les migrants irlandais ou italiens lors des siècles précédents et dont les traces sont encore perceptibles aujourd’hui.

Toujours est-il que les médias ultra-conservateurs américains n’hésitent pas à parler d’invasion latina, quitte à manipuler à leur guise les statistiques. C’est notamment ce qui a permis à Ann Coulter, célèbre voix de l’ultra-conservatisme, de frapper l’opinion il y a quelques années en clamant haut et fort que 30 millions d’Américains étaient en fait “Mexicains“, affirmation d’ailleurs reprise à demi-mots par Donald Trump pendant sa campagne. Bien évidemment, Coulter s’est bien gardée d’expliquer que l’étude très sérieuse sur laquelle elle s’appuyait concernait en fait l’ensemble des personnes vivant aux Etats-Unis, qu’elles soient mexicaines elles-mêmes, mexicaines d’origine ou surtout possédant un aïeul mexicain ; ce qui inclue notamment les populations devenues américaines au milieu du XIXème siècle, lorsque les Etats-Unis ont annexé de force la moitié du territoire de leur voisin… Le phénomène n’a en tout cas rien d’exceptionnel au vu de l’histoire américaine récente, construite sur les migrations, forcées ou non. Les études les plus récentes à ce propos, bien que toujours contestables car fondées sur les déclarations spontanées effectuées dans le cadre des recensements et une catégorisation douteuse, montrent ainsi que la population américaine actuelle serait en premier composée de descendants d’Allemands (49 millions), de Noirs Africains (41 millions) ou encore d’Irlandais (35 millions), les “Mexicains” d’origine, terme que nous plaçons entre guillemets car incluant probablement d’autres Latinos ne représentant que le 4ème groupe. Dans ce dernier cas, on notera au passage que de par et d’autres de la frontière et sur une profondeur importante, si l’on observe bien des différences culturelles et socio-économiques fortes, il existe également une unité culturelle affirmée, fruit des échanges intenses et anciens entre les deux Etats et notamment de la conquête évoquée précédemment, comme le prouvent la toponymie, les patronymes ou encore certaines habitudes alimentaires comme le Tex-Mex.

C’est un fait en tout cas que depuis des décennies, des centaines de milliers de Mexicains ou de Latinos ont traversé la frontière, fuyant la misère ou la violence, à la recherche de meilleures conditions de travail et de vie ou plus amplement  attirés par le “Rêve américain”. On signalera d’ailleurs que si l’accusation de laxisme semble contredite par les faits (du moins depuis les années 2000), les entrepreneurs américains, en particulier les grands cultivateurs du Sud, n’ont pas été les derniers à encourager les migrations depuis le Sud du Rio Grande, notamment les migrations illégales, cela afin de bénéficier de la main d’oeuvre bon marché qu’elle représente. Ironie du sort, on notera  que ces mêmes grands propriétaires terriens ont largement voté en faveur de Donald Trump, attirés par ses promesses de réduction d’impôts et de limitation des régulations de toutes sortes. Or, les mêmes s’inquiètent aujourd’hui des conséquences de la politique anti-immigration annoncée par le président qui les priveraient de leur main d’oeuvre -alors même que celle qu’ils emploient vieillit- et les obligeraient, en cas de fermetures des vannes clandestines, à mieux payer leurs futurs employés…

On prendra garde, toutefois, à ne pas limiter l’immigration mexicaine ou latina aux seules classes sociales défavorisées, pour l’essentiel rurale, de l’Amérique latine : si elles en constituent logiquement la majorité, les classes moyennes et les oligarchies latinas s’établissent également en nombre important aux Etats-Unis, où elles investissent une part notable de leurs fortunes, à l’image par exemple du fameux Carlos Slim et de nombre de milliardaires et millionnaires latino-américains.

La question des migrations latino-américaines aux Etats-Unis est en tout cas un phénomène complexe, ancien, répondant bien entendu à des enjeux et mécaniques géo-économiques, culturelles et spatiales qu’on ne saurait réduire à une simple idée d'”invasion”. Dans une région dominée de manière exclusive par le géant étasunien, celui-ci agit comme un aimant qui draine toutes les forces vives de ses voisins continentaux. Au-delà de la simple région, c’est d’ailleurs une constante de l’histoire comme du présent du pays et un des fondements de son existence. Les Etats-Unis sont quelque part victime de leur succès et de l’hégémonie qu’il maintienne sur le monde. Toutefois, les reproches faits aux migrants latinos par Donald Trump et ses partisans s’appuient comme on l’a dit sur le soupçon de criminalité qui pèse sur eux et c’est point que l’on va maintenant étudier plus précisément.

Immigration et criminalité

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Arrestation en Californie

 

Le discours de Donald Trump

Lors du lancement de sa campagne, le président Trump n’a pas fait dans le détail en faisant des migrants mexicains dans leur ensemble des criminels en puissance.

When Mexico sends its people, they’re not sending their best. They’re not sending you. They’re not sending you. They’re sending people that have lots of problems, and they’re bringing those problems with us. They’re bringing drugs. They’re bringing crime. They’re rapists. And some, I assume, are good people.

[Quand le Mexique envoie ses gens [sic], ils n’envoient pas les meilleurs. Ils n’envoient pas les gens comme vous [bis]. Ils envoient des gens qui ont un tas de problèmes et qui apportent leurs problèmes avec eux. Ils apportent des drogues. Ils apportent le crime. Ce sont des violeurs. Et certains, je suppose, sont des gens honnêtes.]

C’est en fait ce discours, prononcé en juin 2015, qui l’a propulsé sur le devant de la scène alors que sa candidature était encore considérée comme fantaisiste et secondaire : il a notamment permis de créer une brèche entre lui et les autres candidats républicains, notamment Marco Rubio et Ted Cruz, tous deux d’origine cubaines, mais aussi  John Ellis Bush, alors considéré par beaucoup comme le probable vainqueur des primaires. Bien qu’héritier d’une dynastie du Nord-Est ayant déjà donné deux présidents du Etats-Unis, celui-ci a depuis la fin des années 1970 construit sa base électorale à Miami où comme on le sait, la communauté cubaine constitue une minorité très active et acquise aux Républicains, notamment du fait de son anti-castrisme et des stigmates du fiasco de la Baie des Cochons attribué, à tort ou à raison, au démocrate John F. Kennedy. Au delà du cas particulier des “Cubains de Miami”, on notera au passage que l’électorat latino s’est montré jusqu’à présent loin d’être insensible aux thématiques républicaines, votant, toutes origines confondues à près de 40% pour les candidats de ce parti lors des précédentes élections. George W. Bush lui-même, dont les bases électorales du Texas reposaient en partie sur ce vote, les avait particulièrement soignés lors de sa campagne. Le pari de Donald Trump semblait donc risqué mais il a pourtant fait mouche.

Ardemment commenté, souvent condamné, surtout en dehors du parti républicain, le fait est que ce discours, décliné par la suite sous des formes moins grossières tout au long de la campagne, a su faire écho aux craintes d’une part importante de l’électorat américain. Voyons exactement ce qu’il en est.

Questions de statistiques…

La question des liens supposés entre criminalité et immigrants clandestins latinos ou mexicains est complexe : notons d’abord que dans la grande majorité des cas, les renvois ou interdiction de visas ordonnées par le président Obama et ses prédécesseurs ont en effet concerné des “criminels” ou “délinquants”, mais ceci au sens large du terme, tel qu’on l’emploie aux Etats-Unis : en clair, des personnes en infraction avec la loi, ceci incluant les crimes violents, mais aussi les délits mineurs comme les infractions routières ou le simple fait de se trouver en situation illégale.

Pour aller plus loin,on peut toutefois se plonger dans l’embrouillamini des statistiques dites “raciales” américaines (ou “ethniques” pour les tenants du “politically correct“). Sans surprise, ces notions racistes, au sens propre du terme, et surtout dénuées de fondement scientifique, font de l’établissement de statistiques et plus encore de leurs interprétations un exercice hautement périlleux ! Les historiens latino-américanistes en viendraient presque à regretter le système de classification mis en place par les Espagnols au temps de la colonisation… Toujours est-il que le système de classification américain, dont la confusion est accentuée par les différences de calculs entre  Etats et gouvernement fédéral, a tendance à considérer la population latina comme un tout, qu’elle soit originaire d’Amérique latine ou des Caraïbes et faisant par ailleurs peu de cas des populations indigènes, des Etats Anglophones de la région ou encore du Brésil. Tous se retrouvent en général assimilés à une catégorie très floue dite “hispanique” -excluant bien sûr les Espagnols !- mais qui immanquablement se traduit dans l’esprit d’une partie de l’opinion publique et des médias par “Mexicains”.

Qui plus est, selon les cas, l’ensemble est par ailleurs traité de manière indifférenciée quel que soit le statut des personnes concernées : en clair, qu’il s’agisse d’immigrés récents ou de longue date, de possesseurs ou non de la nationalité américaine, de membres de l'”Etat libre associé” de Puerto Rico et parfois même, qu’ils soient en règle ou non avec les autorités. Seule la mention de leur naissance aux Etats-Unis fournit une donnée fiable concernant les migrants mais dans ce cas sépare rarement les Latinos du reste du monde. On notera enfin cette fâcheuse habitude américaine consistant à regrouper les “Noirs”, Latinos ou non, pour mieux les séparer des autres…

Enfin bref ! Le fait est que les analystes  les plus sérieux, quelles que soient leur tendance politique, s’accordent à dire que le lien entre migrations illégales, toutes origines confondues, et crimes violents reste très difficile à établir. Les analyses les plus neutres à ce propos s’accordent même à dire que dans l’ensemble, les immigrés légaux et illégaux, hispaniques ou non, auraient même tendance à être moins impliqués dans des crimes violents que les populations natives des Etats-Unis. D’autres rappellent par ailleurs que les décennies 1990-2000, marquées par une forte immigration latina et mexicaine avant tout, ont vu le nombre de crimes violents être diminué par deux. Quoiqu’il en soit, il ne semble donc exister de relation directe, spécifique, entre immigration et criminalité, contrairement à ce que certains laissent entendre certains. Peut-être faut-il voir dans cette fausse impression l’influence des productions télévisées ou cinématographiques américaines : bien que le milieu “hollywoodien” se pique de “politiquement correct” et ait fait part de son opposition à la politique Trump en matière de Mexique et autres, c’est un fait qu’il n’est pas le dernier à véhiculer une image pour le moins contestable et pleine de clichés des Latinos en général.

Gangs “ethniques”

Toutefois, on ne peut nier le fait que, sans exclusive et dans des proportions mineures, certains membres de la dite communauté latina sont impliqués dans des cas de délinquance, notamment organisée, qui touchent les Etats-Unis. Lors de son premier mandat, le président Obama a d’ailleurs fait de la lutte contre les gangs “centre-américains” (Mara Salvatrucha, MS-13, ou Barrio 18 avant tout), une priorité, notamment du fait de leur emprise sur une part importante du milieu carcéral.

On rappellera néanmoins que la particularité de ces gangs dit “ethniques” est d’être, depuis le XIXème siècle, un phénomène courant aux Etats-Unis, certes sans exclusive, mais avec constance tout au long de leur histoire, toutes ethnies confondues, ce qui inclut notamment les “blancs”. Dans le cas des terribles maras et clicas, on notera d’ailleurs que ce n’est qu’après être apparus sur le sol américain au sein des populations immigrées d’Amérique centrale, que ces gangs ont essaimé vers les pays d’origine de leurs membres, du fait notamment des déportations ; cela jusqu’à poser au Salvador, au Honduras ou au Guatemala, les terribles problèmes que l’on sait.

Immigration et narcotrafic

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Massacre de migrants, San Fernando 2011

Le narcotrafic mexicain

Pour ce qui est du narcotrafic, le constat est proche : il est vrai que l’essentiel des drogues consommées aux Etats-Unis proviennent de son voisin du Sud, quelles soient produites au Mexique même ou ailleurs dans la région et les préoccupations américaines en la matière, en termes de sécurité comme surtout de santé publique, sont à première vue légitimes. Logiquement, les Latinos et en particulier les Mexicains représentent une part importante -majoritaire a priori, mais la proportion est discutée- des individus arrêtés pour des faits de trafic de drogues. C’est par exemple le cas des “mules” utilisées pour la contrebande ou des membres de réseaux de distribution installés dans tout le pays, notamment ceux des gangs que l’on vient d’évoquer ou de grosses organisations narcotrafiquantes.

Toutefois, ramener le narcotrafic à une question de migrations, et en premier lieu des Mexicains, est sans conteste réducteur et tendancieux : c’est réducteur parce que les Latinos qui interviennent dans la contrebande de drogues depuis le Sud, de nationalité américaine ou non, ne représentent qu’un simple maillon d’une longue chaîne peuplée d’intermédiaires de toutes origines et nationalités, qu’ils soient brokers, grossistes, revendeurs de détails ou tout simplement clients, lesquels sont aussi des acteurs du trafic, quoiqu’on en dise . Et cela, sans parler des autres professionnels qui gravitent autour de l’activité, les protecteurs corrompus, avocats, financiers et blanchisseurs, etc. C’est aussi tendancieux, parce qu’étendre cette accusation à l’ensemble des migrants, légaux ou non, alors que les statistiques policières et judiciaires montrent qu’il ne s’agit que d’une infime minorité, est évidemment une généralisation sans fondement.

Quoiqu’on se plaise à penser, le phénomène du narcotrafic est d’une ampleur et d’une complexité extrêmes : les immigrés qui y participent ne représentent finalement qu’un aspect presque négligeable de celui-ci et qui, après des décennies de pratique continue, n’est même plus indispensable : il y a encore une quarantaine d’années, les diasporas latinas étaient en effet un élément incontournable de la distribution de drogues sur le sol américain, du moins dans sa phase première. Or, ce n’est plus nécessairement le cas pour les réseaux actuels, structurés de longue date sur le territoire américain et qui d’après un rapport récent font de plus en plus appel à des citoyens américains.

Trafic de drogues et d’êtres humains

On notera également pour ce qui est des migrants que si certains peuvent être acteurs du trafic, nombre d’entre eux en sont aussi victimes. Cela concerne ceux qui fuit la violence et l’oppression des organisations criminelles de leurs pays d’origine mais aussi les migrants qui tout au long de leur périple vers les Etats-Unis en sont la proie, comme l’on tristement démontré la découverte de charniers contenant les corps de plusieurs centaines d’entre eux à San Fernando (Mexique, Tamaulipas) en 2010-11.

En effet, s’il semble établi que les organisations criminelles et narcotrafiquantes mexicaines organisent aussi le trafic d’êtres humains, migrants inclus, elles sont par ailleurs les premières à considérer ces derniers comme une gêne, notamment au niveau de la frontière : elles n’hésitent donc pas à les massacrer pour protéger leurs activités directement liées à la drogue [voir aussi cet article sur la question des passeurs].

Construire -ou étendre- le mur ?

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Section du mur actuel

Le “mur” actuel

Quelle que soit l’opinion que l’on fasse des questions précédentes, le fait est que, comme nous l’avons évoqué en début d’article, le président Trump entend désormais protéger l'”Amérique” [sic] des migrants clandestins, des criminels et des trafiquants en provenance du Sud par la construction d’un mur entre les Etats-Unis et le Mexique. En théorie, il s’agirait de construire une barrière sensément infranchissable et s’étendant sur toute la longueur de la frontière. Ce”big, beautiful, powerful wall“, selon les mots du président, devrait donc traverser quelque 3200 kilomètres de zones urbanisées, de déserts arides et de montagnes. Rien dans le décret de l’exécutif ne permet de savoir si les portions déjà existantes du mur seront remplacées ou renforcées. Car en effet, il existe déjà un “mur”, constitué de murailles, barrières ou grillages de qualité diverse et couvrant environ 1000 kilomètres de frontière, dans les secteurs considérés comme les plus exposés.

Si l’on met à part quelques timides tentatives antérieures, la création de cette “border fence” remonte à 2006, sous l’impulsion du président George W. Bush : celui-ci avait alors reçu l’appui majoritaire du Congrès, non seulement de ses collègues républicains, mais aussi d’un petit nombre d’élus démocrates parmi lesquels les sénateurs Hillary Clinton et Barack Obama, ce qui explique probablement le silence gêné de ces derniers à ce propos. D’autres sections équivalentes devaient être élevées par la suite mais les coûts de construction et de surtout maintenance de cette oeuvre pharaonique ont finalement découragé l’administration américaine de le faire. Donald Trump semble pour sa part bien décidé à s’engager dans l’aventure : mais la question des coûts, celle des expropriations, de la construction, de la maintenance et de la surveillance impliquées par cette oeuvre, reste entière. On aura d’ailleurs noté qu’aucun détail n’est donné à ce propos dans le décret présidentiel. De plus, les dissensions et contradictions sont vite apparues au sein même de l’équipe présidentielle concernant ce point.  La plupart des experts l’évaluent cependant à plusieurs milliards de dollars, voire plusieurs dizaines de milliards de dollars. Face à ce qui semble être un puits sans fond, le président Trump a toutefois rapidement trouvé la parade en affirmant, pendant sa campagne, que c’est le Mexique qui paierait, intention qu’il vient de confirmer oralement, au moment de signer son “executive order“.

Le Mexique doit-il payer ?

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Affiche de campagne 2016

La responsabilité du narcotrafic et de l’immigration

Avant même de savoir comment -ou si tout simplement le Mexique sera d’accord-, il convient de se poser une question simple et pourtant éludée par la plupart des commentateurs, quelle que soit leur position concernant le “mur” : pourquoi le Mexique devrait-il payer ?

Dans l’esprit du président et de ses partisans, cela semble évident, mais il faut bien avouer qu’on peine à trouver des arguments pouvant justifier une telle décision. Après tout, le pays, allié des Etats-Unis dans la guerre contre les drogues, applique à la lettre la stratégie guerrière définie par Washington : les résultats de cette politique en termes d’interdiction du trafic sont il est vrai contestables, si ce n’est nuls. Mais le Mexique ne peut en être entièrement rendu responsable : certes, des doutes légitimes existent concernant la profondeur de la pénétration du pouvoir corrupteur du narco au sein des institutions locales, doutes maintes fois évoqués sur ces pages. Toutefois, il faut reconnaître que la tâche est ardue et la politique imposée par les Etats-Unis hasardeuse et ambiguë à plus d’un titre. De plus, comme le prouve le bilan calamiteux de dix ans de guerre contre les drogues, il est indéniable que le pays en paye le prix fort, en termes de criminalité et de violence tous azimuts.

En effet, la tragédie du narcotrafic et de la guerre contre les drogues est avant tout un drame pour les pays au Sud du Rio Grande, notamment au Mexique: sans pour autant minorer l’importance de l’activité de groupes criminels et narcotrafiquants sur le territoire américain et les conséquences que cela pose en termes de sécurité et de santé publique, ce n’est certainement pas aux Etats-Unis que le trafic et la lutte contre celui-ci présentent ses effets les plus délétères. La première préoccupation des Etats-Unis est, de l’avis de beaucoup, celle de la consommation : le pays est en effet le premier marché mondial de stupéfiants, toutes drogues confondues. Or, depuis l’ère Nixon au moins, Washington a développé une lecture de la question on ne peut plus simpliste et à sens unique, culpabilisant exclusivement ses voisins latino-américains. Et alors que les Etats-Unis imposent des approches exclusivement répressives aussi inefficaces que mal conçues  à leurs partenaires latinos, rien n’est fait ou presque pour traiter de la demande…

Le narcotrafic est comme on l’a dit un phénomène ample et complexe, international, impliquant des facteurs, dynamiques et mécanismes géopolitiques, humains, économiques et financiers trop longs à détailler ici mais qui ne peuvent être ramenés aux simples menées criminelles des groupes narcotrafiquants mexicains, colombiens ou d’ailleurs. Si la responsabilité de ces derniers est indéniable et qu’ils doivent être combattus, la voracité de la société étasunienne en termes de drogues, la légalisation de la marijuana dans certains Etats ou encore la production interne de drogues illégales sur tout le territoire démontrent, pour ne citer que ces quelques aspects, que la réalité est bien plus compliquée : il serait donc plus judicieux d’évoquer une responsabilité partagée, rompant avec la position victimaire adoptée jusqu’à présent, certes bien commode en termes diplomatiques et moraux, mais certainement inadaptée.

Par ailleurs, on soulignera que le Mexique est également un partenaire dans le contrôle des flux d’immigrations : en effet, on oublie souvent que le pays est le premier filtre, souvent brutal, des migrations provenant de son propre territoire comme du Sud. On notera au passage que le Mexique a lui-même érigé un “mur”, du moins une barrière continue, le long de sa frontière Sud avec le Guatemala, comme quoi ces logiques d’interdiction ne sont pas le seul fait des Etats-Unis…

Toujours est-il que la position adoptée par le nouveau président américain vis-à-vis du Mexique peut surprendre, au vu des relations de collaboration étroite, dans le domaine des drogues, des migrations comme dans d’autres qui existent depuis longtemps entre les deux Etats.

Le Mexique va-t-il payer ?

Si vraiment Donald Trump souhaitait associer le Mexique à la construction du mur, et plus encore lui en laisser la charge financière, il y avait sûrement d’autres moyens de le faire. Or le président a adopté une approche agressive, conflictuelle, si ce n’est méprisante : Pendant toute sa campagne, le président Trump a en effet multiplié les commentaires définitifs à ce propos : le fameux “They will pay for it” est ainsi devenu un leitmotiv de ses meetings, faisant écho au “Build that wall !”.

Bien sûr, au Mexique, sitôt connues les intentions du président américain, de nombreuses voix se sont élevées pour exclure cette idée, parmi lesquelles celle du tonitruant Vicente Fox, ancien président (2000-2006) : d’habitude plus réservé, l’homme s’est ainsi engagé dans une furieuse bataille de “tweets, ponctuée d’insultes,  avec Donald Trump. Cependant, l’actuel gouvernement a montré moins d’emphase sur ce point. De l’avis de tous, le président Enrique Peña Nieto a manqué une bonne occasion d’enfourcher le cheval de bataille du  nationalisme mexicain pour faire oublier le bilan peu glorieux de sa gestion et le mécontentement croissant de la population à son égard. Comme à son habitude, il n’a pas brillé lors d’une visite à Washington à la mi-2016 et encore moins ces dernières semaines. Après une courte crise diplomatique, au cours de laquelle le Mexique est resté dans une maladroite position défensive, les présidents Trump et Peña ont fini par se mettre d’accord sur le fait de commencer à négocier sur cette question comme sur d’autres, avec pour condition que les négociations se déroulent en secret.

Sans surprise, ce dernier point n’a pas manqué d’alarmer l’opinion mexicaine, convaincue que l’actuel président n’est pas l’homme de la situation et pourrait céder. Toutefois, vue l’ampleur de la somme autant que le caractère on ne peut plus sensible du sujet, il semble peu probable que le président mexicain puisse accepter de contribuer à la construction du mur et encore moins à prendre en charge la totalité des dépenses.

Comment payer ?

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Remesas Mexique, 2000-2015

Les remesas

Selon toute vraisemblance, Donald Trump sait que la question du paiement du “mur” par le Mexique sera pour le moins épineuse, et cela à tous points de vue : avant même sa prise de fonctions, il a lui-même semblé rétrocéder par instant sur ce point. Du paiement pur et simple promis à son électorat lors de la campagne, on est donc passé à l’idée d’une compensation de la part du Mexique.

Certains membres de l’entourage du président ont alors commencé à parler d’une taxation des remesas, argent envoyé par les travailleurs mexicains à leurs familles et proches restés au pays. Le Mexique occupe en effet la quatrième place en termes de remesas envoyées depuis les Etats-Unis, derrière l’Inde, la Chine et les Philippines. En réalité, les migrants mexicains n’enverraient qu’environ 20% de leurs revenus au Mexique, le reste leur servant à assurer leur vie aux Etats-Unis.Mais le fait est que ces remesas représenteraient tout de même la somme rondelette d’environ 25 milliards de dollars annuels. Inutile de dire que pour nombre de familles mexicaines comme pour le pays dans son ensemble, cette somme représente un apport considérable, qui dépasseraient d’ailleurs les revenus du pétrole. Toutefois, la légalité ainsi que la mise en pratique d’une taxation de ces virements internationaux promettent d’être d’une complexité sans fin. sans compter sur le fait que les intéressés trouveraient sûrement d’autres moyens de faire parvenir cet argent au pays. L’idée semble pour l’heure abandonnée.

D’autres options

Certains ont donc avancé l’idée d’une annulation ou d’une réduction des aides, avant tout militaires et policières, à destination du Mexique. Toutefois, en dehors de leur caractère limité, la perte d’influence qu’elle représenterait ne semble pas en faire une décision très avisée : elle pourrait par ailleurs faire les beaux-jours, qui sait, de la Chine ou de la Russie, toujours à l’affût dans la région… De plus, une telle décision ne manquerait pas d’avoir des conséquences en termes de lutte contre le narcotrafic, alors même les Etats-Unis font depuis dix ans la promotion de sa militarisation.

Le jour même de l’annonce du lancement de la construction, le porte-parole de la Maison Blanche s’est donc empêtré dans une démonstration maladroite, expliquant que les Etats-Unis pourraient mettre en place une taxation à 20% des importations en provenance du Mexique. On passera sur le fait qu’il s’est trompé en fondant ses calculs sur le déficit commercial entre les deux Etats, quelque 50 milliards de dollars, au lieu de prendre en compte la somme totale des exportations mexicaines vers les Etats-Unis, soit près de 300 milliards annuels. Mais surtout, les analystes n’ont pas manqué de souligner que cette taxation retomberait en réalité sur les importateurs et exportateurs et non pas sur les Mexicains.

Toujours est-il que c’est dans ce domaine que la solution est activement recherchée : ces derniers temps, le président et son équipe ont ainsi sembler s’intéresser à la remise en cause des accords commerciaux existants avec le Mexique, laquelle pourrait fournir des marges de manoeuvre et des leviers pour mettre en place le mur.

Le mur et l’ALENA

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Signature de l’ALENA (1992)

L’ALENA

Comme on le sait, depuis 1994, le Mexique est étroitement liée à l’économie américaine par l’Accord de Libre-Echange du Nord de l’Amérique ou ALENA. Or le président Trump n’a cessé de dénoncer l’accord ces dernières semaines, insistant sur ces effets négatifs en ce qui concerne les Etats-Unis, à savoir le déficit de balance commerciale et la perte d’emplois en particulier dans le secteur industriel, au profit du Mexique. On y ajoutera la perte d’emplois tout aussi notable du secteur de l’agriculture, au bénéfice des exploitations situées de l’autre côté de la frontière ou des grandes exploitations agricoles du Sud des Etats-Unis : comme on l’a vu, celles-ci emploient massivement la main d’oeuvre bon marché,souvent clandestine, venue d’Amérique latine et notamment du Mexique, au grand dam des farmers américains.

Toutefois, c’est faire preuve d’un certain culot que de dénoncer l’accord comme trop favorable au Mexique alors même que celui-ci a, dans la pratique, été imposé à ce dernier sur la base de termes hautement défavorables pour lui. Certes, la classe travailleuse américaine des villes industrielles, notamment de l’automobile, et des campagnes, en a souffert : leurs plaintes, qui se sont concrétisées par un important vote en faveur du nouveau président, sont légitimes . Mais ce sont bien les Etats-Unis et notamment les grandes entreprises américaines qui en ont tiré profit.

A l’exception de quelques privilégiés et proches des gouvernements successifs du Mexique sur la période, l’ALENA a eu des effets dévastateurs sur l’économie nationale. La célébration des 20 ans de l’accord en 1994 a d’ailleurs donné lieu à la publication de bilans négatifs pour le Mexique, même dans les secteurs et médias pourtant partisans de celui-ci. En cause, la destruction du secteur agricole traditionnel du Mexique, notamment de la petite paysannerie, au profit de grandes exploitations liés à des intérêts américains ; la réorientation de l’industrie vers la sous-traitance au profit là encore d’entreprises américaines et la constitution d’un maillage de fabriques le long de la frontière, les fameuses maquiladoras, dont l’unique raison d’existence repose sur les commanditaires américains et dans lesquelles les conditions de travail se passent de commentaires ; les bouleversements économiques et sociaux induits par ce phénomène aux effets pervers et dont les organisations narcotrafiquantes et criminelles n’ont pas manqué de tirer profit, etc.

Même si l’on ne prendra soin de ne pas souscrire au raisonnement simpliste qui fait de l’ALENA la source de tous les problèmes du pays, l’absolvant de ses propres turpitudes, le fait est que l’accord a signifié l’arrimage avec pertes et fracas de l’économie mexicaine à celle des Etats-Unis et le renforcement d’une situation de dépendance ô combien problématique.

Vers une remise en cause de l’ALENA ?

Or voilà donc que les Etats-Unis, par la voix de Donald Trump, prétendent remettre en cause le système mis en place, voire tout bonnement y mettre fin, sous prétexte d’un soit disant déséquilibre de l’accord au profit du Mexique autant que pour contraindre ce dernier à payer pour le mur. Au-delà de ce point particulier et dont les conséquences pratiques autant que la faisabilité sont encore difficile à évaluer, il va sans dire que cette situation ne manque pas d’ironie ! Certains ont pu voir cela comme une rupture. Dans une logique de continuité et sans prêter nécessairement des intentions cyniques et occultes aux dirigeants de Washington, la manoeuvre est en tout cas habile : en effet, après avoir soumis l’économie mexicaine et promu la liquidation du peu d’indépendance et de souveraineté dont il disposait encore, on porterait maintenant l’estocade en l’abandonnant à son sort.

Il va sans dire que si le projet de remise en cause de l’ALENA aboutit, des heures sombres et pénibles s’annoncent pour le Mexique qui devrait revoir de fond en combles la politique suivie depuis des décennies . Toutefois, quitte à faire preuve d’un optimisme candide, on peut légitimement se demander si cela ne fournirait pas l’occasion de se reconstruire sur des bases plus saines et répondant de nouveau à ses propres intérêts, même si la fin de l’ALENA ne signifiera en rien la fin de l’influence américaine sur le pays et la solution à tous les problèmes de celui-ci.

Taxer le narco ?

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Argent saisi par la Border Patrol

 

Un fonds commun des saisies ?

Pour finir sur la question du financement, il est inévitable d’évoquer une des dernières propositions ayant vu le jour et sensée permettre de faire payer le mur par le Mexique, quoique indirectement : taxer le narcotrafic. A priori, l’idée peut faire sourire et l’administration Trump n’en a pas dit plus à ce propos. Toutefois, il semble que le projet à l’étude soit de mettre en place un fonds commun entre les deux Etats sur lequel seraient déposées les sommes saisies lors des opérations anti-drogues. Officiellement, celles-ci représentaient quelque 8 milliards de dollars annuels rien que du côté américain. Mais on ne peut s’empêcher de penser également aux accords confidentiels passés par les grands narcos, les capos, avec le Département de la Justice américain, par l’intermédiaire de la DEA.

Et l’argent des accords confidentiels ?

Pour mémoire, certains narcos négocient régulièrement leur reddition avec les Etats-Unis. Pour certains, cela signifie des peines allégées, des conditions de détention favorable, des avantages et protection pour leurs familles ou leur proches, voire même leur inclusion dans le programme de protection des témoins sans même passer par la prison. En échange, les grands narcos s’engagent à collaborer avec la Justice ; ce qui n’empêche pas les plus malins, comme on a pu le voir dans le cas de membres du Cartel del Norte del Valle colombien, de se servir de ses accords pour se débarrasser de la concurrence et de continuer à trafiquer, avec tous les avantages de la protection officielle américaine ! Mais surtout, les narcos s’engagent à verser au fisc américain la moitié au moins de leur fortune connue, ce qui représenterait des sommes mirobolantes. On notera au passage que les Etats-Unis interdisent formellement à leurs partenaires toute négociation quelle qu’elle soit avec les trafiquants, sous peine d’être accusés de collusion avec le trafic et dûment sanctionnés.

Le fait est en tout cas que ces sommes pourraient symboliquement être affectées à la construction et à la maintenance du mur, quant bien même les conditions de leur acquisition puissent sembler contestables.

L’utilité du mur

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Une nouvelle passoire ?

Reste maintenant à traiter de la question de l’utilité du mur, autant en termes d’interdiction de l’immigration illégale que de narcotrafic. Bien sûr, on restera prudent puisqu’il reste à ériger, mais on peut tout de même produire un certain nombre de commentaires à ce propos.

On le sait, le mur existe déjà sur les portions qui sont considérées comme les plus sensibles de la frontière. Or à l’évidence, ces constructions de nature variées, agrémentées de tours de surveillance, caméras, drones et détecteurs en tout genre n’empêchent en rien drogues et clandestins de passer. Pour tout dire, alors que les deux tiers de la frontière ne sont pas couvertes par ce dernier, trafiquants et migrants continuent de privilégier le passage par les zones sensément protégées : c’est ainsi que le contrôle de Ciudad Juárez par exemple, bien que point de passage intensément surveillé, a fait l’objet d’une guerre terrible entre l’organisation locale et le Cartel du Sinaloa entre 2008 et 2011, guerre qui a causé plus de 10.000 morts et qui ces derniers temps semble se raviver.

Migrants comme trafiquants rivalisent d’ingéniosité pour le franchir, avec des moyens aussi simples que sont les tunnels, les catapultes ou tout simplement l’escalade, les trafiquants ayant par ailleurs introduit récemment l’utilisation de drones ou ULM. La dissimulation des drogues comme des personnes dans des caches secrètes aménagées sur les véhicules ou à l’intérieur de leurs marchandises reste aussi une méthode couramment utilisée.

Corruption et autres routes

A ces questions techniques, il convient d’ajouter le pouvoir corrupteur du narco qui touche autant les deux côtés de la frontière : au-delà de certaines zones d’ombre de la géopolitique des drogues à l’américaine, les cas de corruption n’épargnent pas même les agents américains directement dédiés à la lutte anti-drogue ou au contrôle des migrants, comme la presse en fait régulièrement état. A titre d’exemple, on se bornera à citer le cas des véhicules des services de migration américains, qui après s’être délestés au Mexique d’un chargement de clandestins reconduits, reviennent chargés de drogue aux Etats-Unis, comme on a pu le démontrer à plusieurs reprises…

Par ailleurs, et c’est une évidence sur laquelle il convient d’insister, il existe bien sûr bien d’autres moyens de pénétrer aux Etats-Unis qu’en passant la frontière américano-mexicaine par voie de terre. Drogues et clandestins atteignent aussi le territoire américain par vols commerciaux et autres ou par bateau (voiliers ou porte-containers) et cela pas seulement par le Sud. Dans le cas des drogues, on rappellera aussi qu’une partie sont produites aux Etats-Unis même. Dans le cas des migrants, on signalera que d’après les estimations des services américains, entre un quart et 40% d’entre eux entrent sur le territoire de manière tout-à-fait légale, dotés de visas touristiques, et se contentent de rester au-delà de l’expiration de celui-ci.

Les effets du mur

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Le mur plongeant dans le Pacifique, à Tijuana

Effets migratoires

Dire que le mur actuel est sans effet est toutefois incorrect. Perméable, il constitue néanmoins un frein ou du moins une gêne. Or, ceci a des effets pervers à plus d’un titre. Les migrants sont plus que jamais à la merci des passeurs, coyotes et polleros, qui les rançonnent et n’hésitent pas à les sacrifier si besoin est. On le sait, la frontière est devenue, notamment dans les zones de désert aride, un gigantesque cimetière à ciel ouvert : le nombre total de victimes, évalué à plusieurs centaines voire plusieurs milliers par an, est inconnu. Les morgues de la région, d’un côté comme de l’autre, sont en tout cas débordées.

Par ailleurs, le mur semble avoir un effet sur ce que l’on appelle le phénomène de migration temporaire ou circulaire . En clair, une partie des migrants, notamment Mexicains, avaient auparavant pour habitude de n’effectuer que des séjours limités ou saisonniers aux Etats-Unis, conservant l’ambition, une fois acquise une certaine somme d’argent, de revenir vivre au Mexique. Or depuis que le mur partiel est en place, on note au contraire au contraire une tendance à rester afin de ne pas risquer de se faire prendre en repassant la frontière. En bref, le mur semble favoriser les migrations permanentes, au grand dam de ceux qui s’inquiètent de la part croissante de Latinos dans la société américaine autant que du Mexique qui voit ainsi s’accentuer la saignée ainsi que la “fuite des cerveaux” provoquées par ces départs en masse.

Effets sur le trafic

Pour ce qui est du trafic enfin, les difficultés et les risques rencontrés lors du passage ont un effet multiplicateur sur les prix pratiqués par les contrebandiers et ce faisant, renforcent leur pouvoir financier. De plus, ces mêmes contraintes alimentent les guerres intestines du narco et donc la violence, ce qui a pour le Mexique des conséquences évidemment tragiques, dont les victimes ne sont bien sûr pas seulement les acteurs du trafic.

Comme nous l’avons exprimé à plusieurs reprises sur ces pages, les actions d’interdiction et de répression engagées contre les organisations criminelles et narcotrafiquantes n’expliquent pas à elles seules le renforcement de celles-ci et leur violence, contrairement à ce qu’on lit parfois. Elles restent par ailleurs tout-à-fait légitimes et nécessaires en soi. Toutefois, il est certain qu’elles y contribuent et que ce genre d’approches limitées, quand elles ne s’accompagnent pas d’une stratégie plus ample portant sur tous les aspects du trafic (financiers, humains, politiques, socio-économiques et autres), conduisent à des nombreuses déconvenues : l’expérience porte à croire que le “mur de Trump”, ou plus précisément  l’extension du mur existant, n’aura des effets que très limités en termes de contrôle du trafic pour ce qui est des Etats-Unis : et probablement des effets pervers voire même néfastes pour ce qui est du Mexique, en termes de renforcement de l’emprise des organisations criminelles et de leur violence.

Au bilan, on ne peut en tout cas que s’étonner que la question du mur, si complexe et si délicate, et cela alors même qu’elle était la promesse-phare de la campagne du président Trump, n’ait pas fait l’objet d’une étude plus sérieuse de la part de ses équipes. Formidable fétiche électoral destiné à séduire les foules, le “Trump wall” n’en promet pas moins d’être un casse-tête infernal pour la nouvelle administration américaine autant que pour son voisin mexicain ; avec, s’il voit le jour, des effets au mieux nuls, mais plus probablement contraires à ceux attendus.

 


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