Le régiment Manchego est une légende en Bolivie : connu pour sa participation à l’élimination de la guérilla de 1967, commandée par Ernesto Che Guevara, il fait partie de ses unités militaires dont les anciens conscrits abordent fièrement l’emblème, tatoué sur la main. C’est pourquoi AMLAT propose un retour sur l’histoire de ce régiment à part, intimement liée à l’histoire politique du pays.

Des origines à la guerre du Chaco

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L’armée bolivienne dans l’enfer du Chaco

Perdus dans les marais

Dans les annales de l’armée bolivienne, l’histoire du régiment Manchego remonte à 1814, lorsque dans les prémices des guerres d’indépendance, un petit groupe de patriotes luttaient fièrement contre les Espagnols. Toutefois, sans vouloir lui ôter cet héritage glorieux, c’est au XXème siècle que naît réellement l’unité, alors que se prépare la guerre du Chaco (1932-35) [voir notre ouvrage La Guerre du Chaco]. En 1928, soucieux de protéger les confins de l’extrémité orientale du pays, l’Etat-Major décide en effet d’élever au rang de régiment, sous le nom de régiment d’infanterie n*12 Florida, un petit détachement stationné dans le village de Roboré. Le Brésil est proche, mais surtout le Paraguay avec lequel les relations sont de plus en plus tendues, du fait d’un conflit de souveraineté récurrent concernant l’immense territoire hostile et mal exploré du Chaco, au Sud. La mission confiée à la nouvelle unité est pour le moins ambitieuse : le simple maintien de l’unité est un défi au quotidien, la région de Roboré n’étant qu’un immense désert couvert de végétation impénétrable et de marais.

Comme on le sait, la guerre éclate finalement en 1932, mais c’est plus au Sud encore, au coeur du Chaco que l’on se bat. Une partie de l’unité est donc envoyée au front où à l’instar de ses consoeurs, elle connaît des fortunes diverses avant que la défaite ne soit concédée en 1935. Après la guerre, les hommes du Florida retrouvent leur garnison de Roboré, mais l’unité change de nom pour honorer son commandant tué en juin 1934 dans le Chaco. Elle devient ainsi le régiment d’infanterie n*12 Major Francisco Manchego Figueroa, plus connu sous le nom de régiment Manchego.

“Unité de production agricole”

 

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La Révolution de 1952

La Révolution nationale

Il va sans dire que du fait de son éloignement de la capitale ou des grands centres économiques, le Manchego est loin d’être l’unité la plus choyée par le pouvoir comme par l’Etat-Major. On y survit tant bien que mal pendant les décennies suivantes, la troupe attendant anxieusement la quille et les cadres espérant une réaffectation plus reluisante. Pendant ce temps, dans le reste du pays, les conflits politiques se multiplient dans un contexte de polarisation accentué par la défaite. Nationalistes et partisans de l’ordre oligarchique traditionnel se déchirent : finalement, en avril 1952, le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR) s’empare du pouvoir et, sous la conduite de Victor Paz Estenssoro lance une Révolution qui prétend (re)-fonder la Nation sur des bases modernes et surtout plus justes.

Colonisation

Dernier rempart des classes dirigeants traditionnelles, l’armée paye cher ce changement et manque même de disparaître. Elle ne doit la vie sauve qu’à l’influence de certains de ses membres qui ont joué un rôle d’avant-garde dans la Révolution autant qu’aux doutes du nouveau pouvoir qui n’entend pas reposer exclusivement sur les milices populaires qui se mettent en place. On convient donc de maintenir une institution armée, mais à condition qu’elle soit soumise au nouveau pouvoir et productive. Certaines unités sont donc déployées dans les grandes plaines couvertes de forêt de l’Orient, à charge pour elle de conduire la colonisation et de la mise en valeur de cette partie territoire encore souvent inexplorée et peu habitée. C’est ainsi que le Manchego est ramené de la zone frontalière jusqu’aux  abords encore sauvages de la capitale orientale de Santa Cruz et converti en “unité de production agricole” : dans les faits, les soldats défrichent les forêts alentours avec option pour eux de devenir propriétaires, après leur temps de service, d’un petit lopin de terre. Manquant de moyens et d’une vision clairement définie, l’expérience tourne court néanmoins, mais l’important, c’est que le Manchego se maintienne malgré toutes les limitations et sacrifices imposés à l’armée.

Le coup d’état de 1964

Or entre temps, Santa Cruz se développe vite et se transforme : en même temps qu’elle devient une capitale économique, elle devient également celle de l’opposition au régime révolutionnaire et à tout ce qu’il représente : s’y concentrent notamment toutes les frustrations régionalistes d’une province en pleine expansion économique et qui rejette la mainmise d’un pouvoir central basé sur l’Altiplano et  qui l’a si longtemps ignorée. Tentatives de coups d’état malheureuses et répression brutale s’y succèdent,. impliquant parfois les officiers des garnisons alentour, Manchego inclus. Petit à petit, sous pression américaine, les Forces Armées boliviennes retrouvent pourtant de leur superbe. Elles redeviennent même un pilier du pouvoir qui est de plus en plus contesté, notamment depuis l’intérieur du parti tout-puissant autant que par ses bases populaires. En novembre 1964, c’est la rupture avec le coup d’état du général René Barrientos Ortuño qui réussit à rassembler derrière lui tout les secteurs, civils et militaires, qui n’en peuvent plus de la mainmise autoritaire de Victor Paz. Une dictature originale se met en place, qui fait la part belle aux militaires mais dans le cadre d’une alliance durable avec la paysannerie indigène. C’est une période faste pour l’armée, mais pas pour le petit Manchego qui continue à vivoter comme se peut aux abords de Santa Cruz.

Guérillas

Les Bérets Verts à Santa Cruz

En mars 1967, un événement inattendu vient tout bouleverser : une guérilla se déclare au Sud-Est, sous la conduite de l’argentino-cubain Che Guevara. Des compagnies prélevées sur toutes les unités importantes de l’armée sont envoyées à la hâte sur le terrain pour contrer le mouvement armé. Les premiers résultats ne sont pas probants et on s’inquiète, notamment du côté de l’incontournable partenaire américain. Le grand Est est et en particulier Santa Cruz, maintenant moteur économique du pays, est à découvert : en relation étroite avec Washington, le haut-commandement, sous la conduite du général Alfredo Ovando Candia, décide donc d’accélérer la création d’un vieux projet de création d’une unité de contre-guérilla. Il en existe déjà deux en fait : cependant, la première, le régiment Méndez Arcos, est spécialisé dans la haute-montagne et garde les bouillonnants centres miniers craints par tous les pouvoirs quels qu’ils soient. L’autre, le Centre d’Instruction des Opérations en Forêt (ou CIOS en espagnol) n’est qu’un embryon de centre de formation, né fin 1965, et stationné tout au Nord. Ovando choisit donc d’implanter le bataillon de Forces Spéciales à créer au sein du Manchego. Dès le mois d’avril, un groupe de conseillers militaires américains, sous la conduite de “bérets verts” vétérans du Vietnam et d’ailleurs, prend ses quartiers dans la zone de Montero, dans une vaste hacienda nommée La Esperanza. Six mois durant, un groupe de plusieurs centaines d’officiers, sous-officiers et soldats soigneusement sélectionnés y sont entraînés sans relâche.

La Higuera

Pendant ce temps, on le sait, la guérilla du Che tourne au fiasco, du fait de ses propres turpitudes mais aussi de l’action décidée des compagnies boliviennes, lesquelles sous la conduite de jeunes officiers, harcèlent les guérilleros et leur imposent de sérieux revers. Courant septembre, il ne reste plus qu’un petit groupe de 22 guérilleros sous la conduite du Che qui talonnés par l’armée cherchent leur salut dans les terres du département de Santa Cruz, juridiction de la VIIIème division de la l’armée, dont le siège est dans la capitale régionale. Le 26, c’est une d’ailleurs une compagnie régulière du Manchego, sous la conduite du sous-lieutenant Eduardo Galindo Grandchant, qui inflige un coup extrêmement dur aux guérilleros lors d’une embuscade au sortir du village de la Higuera. Trois rebelles sont tués et deux autres en profitent pour déserter. La fin est proche. Or le même jour, après avoir défilé fièrement dans les rues de Santa Cruz deux jours plus tôt, le nouveau bataillon Rangers formé par les Bérets Verts entre enfin en action. A ce moment-là, la question n’est plus que de retrouver le groupe restant des guérilleros et d’en finir une fois pour toutes, mais la mission n’en est pourtant pas moins importante.

Le ravin du Churo

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Les Rangers du Manchego, octobre 1967

Pendant près de deux semaines, les quelque 800 Rangers traquent la guérilla jusqu’au matin du 8 octobre 1967, où les rebelles sont repérées dans le canyon du Churo. C’est la compagnie B menée par le capitaine Gary Prado Salmón, espoir de l’armée bolivienne, qui se charge de porter l’estocade. Les combats commencent dans la matinée, indécis. Finalement, l’intervention décidée du  sergent Bernardino Huanca, sous-officier indigène qui s’était distingué à l’entraînement et a reçu l’honneur de commander sa propre section, fait voler en éclats le dispositif de sécurité de la guérilla. Isolé du groupe et légèrement blessé, le Che est capturé et remis au capitaine Prado. Les combats continuent mais le sort de la guérilla est déjà décidé. La suite est connue : le Che, retenu prisonnier avec un de ses camarades dans le village de la Higuera, est exécuté le lendemain, sur ordre de La Paz. Pendant ce temps, les Rangers du Manchego s’affairent à poursuivre les derniers survivants de la guérilla, cinq d’entre eux réussissant tout de même à s’extraire la Bolivie au début de l’année suivante.

Le Rangers de Santa Cruz

Pour le Manchego, c’est la gloire ! Certes, la nouvelle composante Rangers du régiment n’est intervenue qu’à la toute fin, alors que le sort de la guérilla ne faisait plus de doutes. Mais il s’est acquitté de sa mission avec une efficacité indéniable et a capturé le Che. Tous les mérites de la lutte anti-guérilla retombent donc sur l’unité, laissant dans l’ombre ceux de leurs camarades qui ont fait la campagne auparavant. A Santa Cruz, on est fiers d’abriter une telle unité d’élite, d’autant plus qu’elle est constituée d’enfants du pays.

Tout ceci fait les affaires du pouvoir de La Paz, et notamment du général Ovando : jusqu’ici, il avait été impossible d’implanter une unité de l’armée de terre digne de ce nom dans la région. Certes, il existait officiellement le commandement de la VIIIème division, mais ce n’était qu’un état-major restreint composés d’officiers exerçant parfois leurs fonctions en dilettantes. Il y avait aussi la caserne du régiment Braun de cavalerie, installé en centre-ville au début des années 1960 pour limiter les exactions d’un groupe de miliciens qui maintenaient lors la ville sous leur coupe. Mais il s’agissait au mieux que d’une petite compagnie. Or voilà maintenant que cette ville rebelle par nature se retrouve dotée de l’unité la plus moderne et la mieux entraînée du pays et s’en réjouit, alors même qu’elle est dans la pratique chargée de la surveiller…

Teoponte

Les choses commencent mal puisque qu’au début de 1968, les vétérans de l’unité se mutinent, car le président Barrientos leur a promis un peu vite la quille, alors que les opérations anti-guérilla se poursuivent. Mais une fois le calme ramené, l’unité s’acquitte normalement de sa mission. En septembre 1969, l’ambitieux Ovando prend le pouvoir, quelques mois après un accident controversé qui a coûté la vie au général Barrientos. Les difficultés ne tardent cependant pas à apparaître pour le nouveau président, contesté de tous côtés comme à l’extérieur, en particulier aux Etats-Unis dont il a pourtant été un partenaire privilégié. A la mi-1970, une nouvelle guérilla guévariste apparaît même dans le Nord-Ouest, à Teoponte. L’affaire est tellement mal organisée par les étudiants empreints de romantisme révolutionnaire qui la dirigent qu’elle ne constitue aucunement un danger. Toutefois, on prend soin d’envoyer un détachement du Manchego dans la zone : celui-ci procède, à l’instar des autres unités déployées là-bas, à l’annihilation du groupe rebelle, déjà fort mal en point du fait des rigueurs de la nature locale et de l’impréparation de ses membres. Le Manchego comme les autres n’en retire aucune gloire, surtout que l’exécution de jeunes gens de bonne famille, mourant d’inanition et désespérés, ne manque pas de choquer une partie de l’opinion publique. L’action de Teoponte renforce toutefois la réputation d’invincibilité des Rangers.

Le coup d’état de 1971

De Ovando a Torres

Fin 1970, Ovando tombe, victime d’un coup d’état organisé par la composante réactionnaire de ses partisans. Mais le chaos déclenché par le coup de force débouche paradoxalement sur le désignation du général Torres, considéré comme nationaliste de gauche à la présidence [voir notre article la journée des 6 présidents]. Commencent alors dix mois de grande instabilité, marqués par de nombreuses crises et l’organisation méthodique d’un nouveau coup d’état par les secteurs réactionnaires et conservateurs de l’armée comme de la société civile, le tout sous la supervision des Etats-Unis et des dictatures voisines. Santa Cruz est la capitale de la subversion qui s’annonce et logiquement, le Manchego se retrouve au premier plan. Torres en voit rien venir : tout empreint d’unité institutionnelle et de respect des mérites de ses camarades, il néglige de placer des hommes de confiance à la tête des unités-clés des Forces Armées.

La conspiration de 1971

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Le colonel Andrés Selich Chop

C’est ainsi qu’en mars 1971, le commandement du Manchego est confié au lieutenant-colonel Andrés Selich Chop, membre de la communauté croate locale et connu pour son anti-communisme des plus primaires.  L’homme n’est donc pas difficile à convaincre d’appuyer un éventuel coup d’état, même s’il montre une certaine prudence de façade. En août, poussé par les siens, Torres se décide tout de même à agir : un coup de filet préventif à Santa Cruz permet de mettre la main sur le colonel Hugo Bánzer Suárez, figure du complot et natif de l’Orient, ainsi que sur certains oligarques locaux. L’affaire met toutefois le feu aux poudres. Santa Cruz se mobilise pour obtenir la libération des captifs : des milices liées au MNR local comme à la Phalange Socialiste, petit mais influent parti d’extrême droite basé dans la ville, en prennent vite le contrôle. Selich hésite un temps, mais comprenant que le mouvement est irréversible, lance ses troupes dans Santa Cruz pour prêter main forte aux rebelles. En deux jours, l’affaire est conclue et le colonel Bánzer devient président. En remerciements de ses services, le lieutenant-colonel Selich prend en main le ministère de l’intérieur d’où il inaugure une sinistre phase de répression brutale, notamment contre l’opposition de gauche et populaire, qui deviendra une caractéristique du nouveau régime.

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Le général Hugo Bánzer Suárez (1971-78)

Déceptions

Pour Santa Cruz, le coup d’état est une grande victoire : le président, le ministre de l’intérieur ainsi que nombre de membres du gouvernement et de la nouvelle administration sont natifs du pays et Santa Cruz se retrouve donc privilégiée, dans un premier temps, par le régime. Selich en particulier est propulsé au rang de gloire locale et la propagande en fait un officier Rangers, alors qu’il est du génie et qu’il n’a commandé l’unité que quelques mois. Une confusion savamment entretenue par ses partisans le convertit même en commandant du Rangers à l’époque de la guérilla du Che, alors qu’il n’a joué qu’un rôle annexe dans la campagne, n’apparaissant qu’à la toute lors d’une altercation sans gloire avec le guérillero déjà prisonnier.

Mais qu’importe, le voilà porté aux nues et rêvant visiblement de présidence, poussé en cela par certains milieux de cruceños. Bánzer en prend ombrage et après deux mois, s’éloigne à l’étranger. Il mourra deux ans plus tard sous les coups des sbires du ministère de l’intérieur après être revenu clandestinement en Bolivie.  Mais pour l’heure, l’éviction de Selich inquiète ses partisans en Orient, d’autant plus le président Bánzer, faisant preuve de réalisme, semble progressivement rééquilibrer sa politique et favoriser l’oligarchie traditionnelle de l’Occident du pays : ce n’est encore qu’une impression, qui se confirmera par la suite, mais c’est assez pour agacer le milieu local. Certains s’inquiètent également de la volonté de Bánzer de se perpétuer au pouvoir, sans partage, de la manière la plus autoritaire possible, contrairement aux engagements pris au moment de la conspiration. A cela, il faut bien sûr ajouter les ambitions personnelles. Toujours est-il que derrière une apparente stabilité et la fiction d’un gouvernement porté par les “majorités nationales” et les deux principaux partis, MNR et FSB, le pouvoir autocratique du président Bánzer est contesté dans l’ombre.

Conspirations

Le choix du commandant

Naturellement, Santa Cruz s’impose comme le coeur des différentes conspirations en cours. Au vu du précédent de 1971, le contrôle du Rangers Manchego s’impose comme un enjeu essentiel pour les comploteurs de tous bords mais pour le pouvoir en place s’il entend se maintenir. Habile, Bánzer le sait bien. Mais la gestion du régiment se révèle bien plus difficile que prévu : depuis la fondation de la République, l’oligarchie cruceña a en effet pour habitude d’opiner et d’influer sur la désignation des autorités militaires et civiles de la région : leur consentement est progressivement devenu nécessaire, la désignation du commandant du Manchego ne faisant pas exception à la règle. De plus, le une fois les autorités désignées, et même quand ils s’agit de candidats de compromis, la société locale exerce un tel pouvoir de pression ou une séduction si intense sur ces derniers  qu’elle parvient à les retourner contre le pouvoir. Trouver un commandant accepté par les notables de Santa Cruz et à même de résister à leurs sirènes relève donc de la gageure.

Tension

Dans un premier temps, le commandement de l’unité a été confié au lieutenant-colonel Miguel Ayoroa Montaño, cruceño et surtout commandant du bataillon Rangers pendant la campagne contre le Che, : c’est donc un choix logique autant que mérité qui a semblé satisfaire tout le monde, d’autant plus que l’homme avait joué un rôle important en 1971. Mais Ayoroa appartient à une famille d’officiers de renom, ambitieux, et que Bánzer considère à juste titre comme des concurrents. Or, rapidement, il ne cache pas sa déception quant au régime dirigé par Bánzer et prend langue avec des conspirateurs de Santa Cruz et d’ailleurs pour organiser un coup d’état. Ayoroa étant populaire au sein de l’armée comme à Santa Cruz, il est hasardeux de le relever tout simplement. Jugeant plus prudent d’attendre les changements réglementaires de fin d’année, Bánzer lui adjoint donc comme second un jeune officier de sa confiance, le capitaine Rolando Saravia Ortuño, lui aussi vétéran de 1967, acteur-clé du coup d’état de 1971 et natif de Santa Cruz. Mais l’homme partage en fait les mêmes doutes qu’Ayoroa à l’encontre de Bánzer et surtout fait preuve d’une ambition personnelle débordante. Inutile de dire que l’unité fait dès lors l’objet d’un suivi minutieux de la part des services de sécurité ! Heureusement pour le président, la fin de l’année arrive vite et en janvier 1973, il rénove de fond en comble l’encadrement du Rangers, en nommant à sa tête un camarade de promotion en retard dans sa carrière, le colonel cruceño Augusto Serrate Paz, secondé par un autre fidèle du président, le major Hugo Quezada Peña.

Les tentatives de coups d’état de 1973 et 1974

La tentative de coup d’état de 1973

Le problème est que l’année 1973 marque la rupture entre le régime et la composante la plus radicale de la FSB, basée à Santa Cruz et dont le régionalisme se pique d’indépendantisme. Au mois d’août, sans surprise, une tentative de coup d’état éclate à Santa Cruz, dans laquelle se retrouve inévitablement impliqué le Manchego par le biais de son commandant… Toutefois, le second tient bon et la situation est vite contrôlée sur place. Dans l’urgence, le haut-commandement fait alors appel au commandant d’une petite unité perdue dans les confins de la région, le major Faustino Rico Toro Herbas. Fureur de Bánzer qui sait que Rico Toro est son ennemi déclaré, pour des raisons aussi personnelles que politiques ! S’il l’avait nommé dans les marges les plus éloignées du territoire, c’était justement parce qu’il ne voulait pas le voir à la tête d’une unité d’importance ! On finit donc par trouver un membre de la promotion de Rico Toro, le lieutenant-colonel Edgar Chumacero Cassón, officier rassurant car apparemment dénué d’ambitions politiques connues.

La tentative de coup d’état de 1974

Au cours de 1974, la situation interne du régime se dégrade encore plus et une tentative de coup d’état militaire, visant le retour à la démocratie et la défense de la souveraineté nationale , fait trembler le pouvoir en juin [voir notre article sur le Tarapacázo]. Bánzer fait mine d’avoir entendu le message, mais en profite au contraire pour consolider son pouvoir. Les relations avec Santa Cruz se tendent par ailleurs à mesure que le président, comme on l’a annoncé, réoriente sa politique sur une ligne plus traditionnelle, proches des intérêts de l’oligarchie traditionnelle occidentale. Une nouvelle conspiration est vite en marche à Santa Cruz, là encore à l’initiative de la FSB mais aussi du MNR local, sous la conduite du général en retraite Julio Prado Montaño : ce dernier, officier très influent, n’est autre que le père de Gary Prado, le capitaine ayant capturé le Che et à ce moment-là en résidence surveillée pour avoir participé à la tentative de coup d’état de juin . Les rapports des services de sécurité sont par ailleurs formels : le lieutenant-colonel Chumacero, commandant du Manchego  est également impliqué, lui ainsi que plusieurs de ses hommes, en particulier le lieutenant Tito Fiori Ameller, proche des putschistes de juin. Au début du mois de novembre, Chumacero est donc convoqué à La Paz et mis discrètement aux arrêts.

La nouvelle se répand toutefois à Santa Cruz où les conspirateurs, se sachant découverts, précipitent le passage à l’action. La ville est facilement conquise mais dans le centre, le prestigieux Collège Militaire d’Aviation (COLMILAV), dirigé par un officier de confiance du président, résiste, menaçant de clouer au sol les hommes du Manchego s’ils s’avisent de marcher sur Santa Cruz. Bánzer profite de ce moment d’incertitude pour organiser la contre-attaque : un fort détachement du CITE, puissant régiment parachutiste de Cochabamba, est transporté en urgence au COLMILAV et entreprend de reprendre le contrôle de la ville aux rebelles civils, tâche dont il s’acquitte sans grandes difficultés. D’habitude peu enclin à prendre des risques mais sûr de son fait, le général Bánzer s’envole pour la capitale orientale, entouré d’une imposante protection. Il emmène avec lui le colonel Chumacero à qui on intime l’ordre de se rendre à la caserne du Manchego, à Montero, pour ramener l’ordre dans l’unité. Or, une fois sur place, celui-ci lance au contraire le signal de la révolte et le régiment marche sur la ville ! D’âpres combats ont lieu contre le CITE mais les conspirateurs civils, défaits plus tôt dans la journée, décrochent vite et le coup d’état tourne au fiasco alors que le reste du pays ne bouge pas. Chumacero se rend et est immédiatement renvoyé en prison à La Paz.

Toutefois, au Manchego, le lieutenant Fiori refuse d’abandonner et soulève à nouveau l’unité. De nouveaux affrontements ont lieu mais il faut se rendre à l’évidence : le coup est un échec. Ayant obtenu l’immunité pour ses hommes, Fiori se rend et est conduit menotté devant le président et sa suite. Le ton monte, Bánzer le gifle et c’est bientôt toute la garde présidentielle qui s’acharne sur le lieutenant qui, sous les coups, perd connaissance. Il ne retrouve ses esprits que lorsqu’il sent lorsque l’air frais passant par le porte ouverte d’un avion militaire : on s’apprête à le lancer dans le vide. Il ne doit la vie sauve qu’à l’intervention d’un des pilotes qui, arme au poing, empêche les sbires de commettre leur forfait. Grièvement atteint par son passage à tabac et des tortures et mauvais traitements postérieurs, Fiori sera laissé sans soin dans une cellule insalubre du ministère de l’intérieur pendant deux ans, avant que les Nations Unies ne le prennent en pitié et n’obtiennent son envoi en exil.

La fin de l’ère Bánzer

L’auto-golpe

Sachant retourner les situations difficiles à son avantage, Bánzer profite quant à lui du coup d’état manqué de novembre 1974 pour renforcer son pouvoir personnel, cette fois-ci en associant directement l’armée au régime à travers ce qui reste connu aujourd’hui comme l'”auto-golpe” ou auto-coup d’état. Une série de décrets lui confèrent dans la pratique un pouvoir absolu qu’il exerce dès lors à la façon de ses camarades dictateurs du cône Sud. Dans les années qui suivent, le Manchego est placé sous le contrôle d’officiers entièrement dévoués au président et l’unité, à l’instar du reste des Forces Armées, se tient tranquille.

La chute

En 1977-78 pourtant, l’expérience Bánzer tourne court, sous la pression conjuguée du gouvernement Carter à l’extérieur et d’une partie de la société civile et de l’armée, lassées du pouvoir exclusif, corrompu et hasardeux du général. Une tentative de légitimation de son pouvoir par le biais d’élections contrôlées vire au camouflet. Humilié, son dauphin désigné, le général Juan Pereda Asbún, se rebelle. La révolte part encore de Santa Cruz où le commandant de la division locale, le général David Padilla Arancibia, prend le contrôle de la ville en s’appuyant bien sûr sur le Manchego. Le reste des provinces suivent et La Paz se retrouve bientôt isolée, comme en 1971. Les larmes aux yeux, Bánzer abandonne le pouvoir qu’il cède à Pereda. Inconsistant, celui-ci est bientôt chassé par le général Padilla qui convoque enfin des élections pour 1979.

Transition démocratique et cocaïne

Le massacre de la Toussaint

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La Toussaint 1979 et le colonel Natusch

La suite, on le sait peut-être, est un fiasco doublé d’ une tragédie. Plombée par les ambitions des partis et d’une partie de l’armée, la transition démocratique échoue lamentablement. Un président intérimaire civil est désigné en août 1979 et renversé par un coup d’état en novembre, sous la conduite du colonel Alberto Natusch Busch, officier très en vue de l’armée. L’action se concentre à La Paz et semble victorieuse, mais la réaction du mouvement populaire, dont on avait presque oublié l’existence ne se fait pas attendre. Au grand dam du président, débordé par les durs de l’armée, c’est le carnage, qui reste dans toutes les mémoires comme le massacre de la Toussaint. Pour maintenir l’ordre à La Paz, alors que le calme est revenu, on convoque à La Paz des détachements des principaux régiments du pays et donc du Manchego dont une compagnie campe au Palais présidentiel : n’étant équipés que pour les chaleurs de l’Orient, les Rangers grelottent de froid dans les salons et se réchauffent en brûlant le parquet centenaire et les archives nationales… Au bout de deux semaines, Natusch se retire et on confie à une présidente par intérim, Lydia Gueiler, la charge d’organiser de nouvelles élections. Mais ce n’est que partie remise : un nouveau coup d’état est en marche, organisé par les durs de l’armée et les secteurs réactionnaires de la société civile, notamment le général Bánzer, reconverti entre temps en leader d’un nouveau parti de droite, l’ADN. Santa Cruz est dans le coup bien sûr et cela à plus d’un titre.

Trafic

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Roberto Suárez Gómez, “roi de la cocaïne”

Les années 1970 sont celles du boom de la cocaïne et la Bolivie se retrouve prise dans ce tourbillon, notamment sous l’ère Bánzer dont les relations présumées avec le trafic font alors couler beaucoup d’encre. Particularité locale, ce sont à l’époque des membres de l’oligarchie orientale qui dirigent le trafic national : leur rôle se limite pour l’essentiel à fournir les feuilles de coca ou la pâte-base aux organisations colombiennes naissantes, mais c’est assez pour bâtir de solides fortunes. C’est notamment le cas d’un patricien du département du Beni, autre département de l’Orient, mais bien implanté à Santa Cruz, Roberto Suárez Gómez : membre d’une illustre famille locale, il se taille en peu de temps la réputation de “roi de la cocaïne”, notamment du fait de sa relation précoce et privilégiée avec un jeune entrepreneur colombien en plein ascension du nom de Pablo Escobar. Dans ce contexte, le Manchego est au premières loges et devient l’objet de toutes les attentions : non seulement on dit qu’il protège les laboratoires clandestins des alentours de Santa Cruz et les notables qui les dirigent mais on va jusqu’à dire que la troupe est utilisée pour fouler au pied la coca, étape première de la production de cocaïne.

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L’allemand Joachim Fiebelkorn, leader des Novios de la Muerte

Or, à la fin des années 1970, les narcos boliviens s’inquiètent du chaos généré par la transition démocratique et appuient à fonds perdus la conspiration rampante, autant pour des raisons politiques que professionnelles. Suárez confie par ainsi à son ami Klaus Barbie, ancien SS bien connu en France et installé en Bolivie par la grâce des services américains, la charge de former une milice, les Novios de la Muerte, composée avant tout de militants d’extrême-droite allemands, italiens, belges ou français. A charge pour eux de protéger ses activités, mais aussi de participer aux côtés du Manchego à la prise de Santa Cruz.

Le coup d’état de García Meza

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Le Général García Meza et le Colonel Arce Gómez, 1980

Le “coup d’état de la cocaïne”

Le 17 juillet 1980, c’est chose faite. Alors qu’à La Paz un coup d’état brutal, supervisé par les conseillers militaires argentins, porte le général Luis García Meza Tejada au pouvoir, le Manchego et les Novios de la Muerte s’emparent sans coup férir de la capitale orientale. les narcos jubilent car ils ont maintenant leur président et même leur ministre de l’Intérieur en la personne du colonel Luis Arce Gómez, cousin de Suárez. Commence alors un règne de violence et de corruption, avec le narcotrafic en toile de fond. Toutefois, l’affaire fait scandale à l’extérieur et coûte au gouvernement sa reconnaissance par les Etats-Unis. Les relations entre le président et son ambitieux ministre se tendent, la pression américaine est intense et le régime, inconsistant, part à vau-l’eau. Pour survivre, il faut donner le change et le président García Meza développe une politique anti-narco de convenance qui dans la pratique a tout d’une couverture de fait du trafic. Ce revirement -et surtout les extorsions et trahisons qu’il implique- exaspèrent les narcos. Fin 1980, pour prétendre laver l’honneur fort mal en point de l’institution armée, on procède même à l’arrestation de l’essentiel de l’état-major du Manchego, son commandant, son second ainsi que nombre d’officiers subalternes parmi lesquels un certain lieutenant Isaac Chavarría qui fera reparler de lui quinze ans plus tard, lorsqu’une nouvelle capture révélera qu’il est devenu entre temps un influent narcotrafiquant.

La rupture

En 1981, la situation ne cesse d’empirer et c’est la rupture définitive entre le pouvoir et les grands narcos orientaux, las du double-jeu du président à leur égard. Le régime s’effrite, les pressions extérieures se maintiennent et la crise financière s’aggrave. Les divisions réapparaissent au sein de Forces Armées qui ont pourtant dans l’ensemble appuyé le putsch de juillet 1980. Santa Cruz se sent trahie et conspire au grand jour. L’emprise des Novios et des narcos sur la ville est de plus en plus mal vécue. Le général Bánzer, qui attend dans l’ombre pour ravir le pouvoir avec l’aide du nouveau gouvernement Reagan, souffle le chaud et le froid, se présentant comme l’homme providentiel. Le Manchego est d’ailleurs depuis peu sous la conduite d’un de ses anciens favoris, le lieutenant-colonel Moisés Shiriqui Bejarano, vétérans des guérillas et partisan de la ligne dure, mais en rupture avec le gouvernement.

Contesté de toutes parts, notamment par le courant institutionnaliste qui demande le retour aux casernes, le général García Meza finit par nommer le colonel Gary Prado, à la tête de la VIIIème division locale. L’homme est alors un opposant déclaré, d’ailleurs arrêté au moment du putsch, mais c’est un officier honnête et apprécié dans son département natal, ce qui devrait permettre de calmer les esprits sur place. Or à peine désigné, Prado se donne pour mission de ramener l’ordre en ville. En compagnie de Shiriqui, le colonel lance le Manchego dans une chasse brutale aux Novios de la Muerte et autres paramilitaires narcos. Ceux qui ne sont pas abattus doivent s’enfuir. Populaire, l’action n’en provoque pas moins l’ire des  composantes de l’opposition ou des partisans du régime compromises avec le trafic : début mai, le colonel Prado est grièvement blessé lors d’une action confuse.

Coups de poings et pistolets

C’est le choc et quelques jours plus tard, le CITE de Cochabamba se révolte sous la conduite du lieutenant-colonel Emilio Lanza Armaza. Une nouvelle tentative a lieu à la fin du mois. Bánzer a finalement été exilé quelques temps plus tôt et le régime tient bon, assis sur la menace et la corruption. Mais le malaise est grand dans l’armée. A Santa Cruz, le lieutenant-colonel Shiriqui bouillonne : lors d’une tournée de garnison, il tombe à coups de poings sur le président et les armes sont dégainées. Un accord est trouvé : García Meza devra partir le 6 août, date traditionnelle de transmission de pouvoir, Shiriqui s’engageant à ne rien tenter jusque-là… Toutefois, un nouveau coup d’état manqué fin juin convainc le président qu’il peut rester et le voilà qui organise sa confirmation au pouvoir, au mépris des accords passés avec Shiriqui.

La chute de García Meza

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Les rebelles d’août 1981 : Natusch, Añez et Shiriqui

Une conspiration hétéroclite

Personne n’est dupe et Santa Cruz devient vite le centre de la conspiration visant à le renverser. On voit ainsi revenir Natusch, fugace président de novembre 1979. L’homme, sincère, vit depuis la mort dans l’âme car il se sent responsable des massacres commis alors, notamment parce que c’est lui qui en nommant García Meza commandant en chef de l’armée a permis la boucherie à La Paz et surtout l’a mis sur les rails vers le pouvoir. Courant juillet, la ville grouille d’opposants civils et militaires de tous bords, voire rivaux, mais unis par un même but : éjecter García et sa clique du pouvoir.

Détectée, l’action est lancée le 3 août, sous la conduite des généraux Alberto Natusch et Lucio Añez, rebelle de juin, et avec Shiriqui et son Manchego à la manoeuvre. Toutefois, le régime, qui a pris les devants, résiste mieux que prévu. En quelques heures, le pays se retrouve coupé en deux et la tension monte entre les rebelles de Santa Cruz et ceux qui entendent résister, souvent d’ailleurs par ambition personnelle que par allégeance envers García Meza: chose rare, on craint des affrontements majeurs, voire une guerre civile, entre les unités massées à Santa Cruz et celle de La Paz ou Cochabamba. Après plusieurs jours de tension extrême et d’intenses négociations, un accord est trouvé : García Meza s’en va et les rebelles de l’orient rentrent dans le rang. Mais une junte s’impose faisant du garciamezisme dans García Meza.

Le tour de passe-passe ne dure pas longtemps cependant : le pays est au bord du gouffre et la crise financière et politique est profonde. Le mouvement social se réveille et les oppositions institutionnaliste ou nationaliste de gauche de l’armée retrouvent de leur influence et s’allient. Fin 1982, après une valse de présidents, les Forces Armées dans leur ensemble comprennent qu’il est plus prudent de retourner aux casernes. Le 10 octobre 1982, le pouvoir est confié à Hernán Siles Zuazo, vainqueur des élections de juin 1980 mais alors empêché de gouverner par le coup d’état du 17 juillet.

Le temps des civils

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Hernán Siles Zuazo

Partout, on célèbre le “retour de la démocratie” en Bolivie : c’est en réalité sa naissance, une naissance on ne peut plus difficile tant la situation dans laquelle se trouve le pays est catastrophique à tous points de vue. Siles est un vieux militant nationaliste aux convictions démocratiques solides et d’une probité indéniable. Mais le pays va vraiment mal. Qui plus est, il doit gouverner en s’appuyant sur une coalition de gauche pour le moins fragile et divisée, saturée de conflits internes mais aussi d’ambitions galopantes. L’opposition de droite, menée par le MNR de Victor Paz et l’ADN de Bánzer n’est pas en reste sur ce point.

Des deux côtés, on manoeuvre donc pour évincer Siles, quitte à faire tomber la démocratie avec lui. Paradoxalement, les seuls soutiens fiables dont dispose le président se trouve du côté de l’armée, du moins de sa composante nationaliste de gauche et du groupe des institutionnalistes, qui comme on l’a vu à appuyé le retrait de l’armée, par convictions démocratiques autant que pour sauver l’institution militaire. En accédant au pouvoir, Siles a nommé le général Simón Sejas Tordoya à la tête de l’armée de terre. Officier brillant, patriote dans l’âme, doté d’une autorité certaine, Sejas est aussi un homme rusé et un fin connaisseur des rouages et dynamiques de son institution. Il met donc immédiatement en place un système de contrôle des principales garnisons du pays, à la tête desquelles il place des officiers de confiance. La consigne est de tenir coûte que coûte et d’empêcher un nouveau coup d’état, d’où qu’il vienne.

L’axe La Paz-Cochabamba-Santa Cruz est donc verrouillé : dans la capitale orientale, la VIIIème division est confiée à Gary Prado Salmón, maintenant général. En chaise roulante depuis l’incident qui a failli lui coûter la vie en 1981, il n’en maintient pas moins une autorité sans faille sur l’unité. Il bénéficie pour le seconder de l’aide du lieutenant-colonel Tomás Rivera Rico, nommé commandant du Manchego. Rivera a oeuvré à ses côtés pendant la guérilla du Che et l’a accompagné dans le coup d’état manqué des institutionnalistes contre la dictature Bánzer en 1974.

Tensions à Santa Cruz

Comme toujours, Santa Cruz est l’un des coeurs battants, si ce n’est le principal, des multiples conspirations civiles ou militaires qui s’organisent contre Siles. La mission des deux hommes est donc fondamentale : pendant les trois années suivantes, à l’instar de leurs camarades ailleurs dans le pays ou du général Sejas au niveau national, ils s’affairent jour et nuit à contrer les tentatives de putsch. Ils passent l’essentiel de leurs temps à tenter de convaincre leurs subalternes et autres camarades de ne pas céder à la tentation, alors même que le gouvernement Siles tourne au désastre politique, économique et financier. Ils en viennent à dormir dans leurs unités respectives pour être sûr de réagir en cas de putsch autant que pour empêcher des mutins d’en prendre le contrôle. C’est un travail de tout instant, aussi ingrat qu’épuisant.

S’ajoute à cela, pour le lieutenant-colonel Rivera, une lutte acharnée contre l’influence du narcotrafic sur son unité. En théorie, le Manchego devrait participer au premier plan de la lutte contre les trafiquants, mais la tâche première que s’impose Rivera est de nettoyer le Rangers de ses éléments compromis et de redorer son blason. Cela, on s’en doute, au péril de sa vie alors que les menaces envers lui et ses proches se multiplient et qu’il en vient à dormir avec une arme chargée à portée de la main, au cas où…

La transmission démocratique

En juin 1984, la vigilance de l’équipe Sejas est trompée par une conspiration civile, militaire et policière qui débouche sur l’enlèvement du président Siles. Celui-ci est tout même retrouvé sain et sauf et libéré dans la journée. Mais, contesté de toutes parts et doutant même de ses alliés civils, le vieux lutteur décide de jeter l’éponge. Les élections sont avancées d’un an et voit la victoire attendue de Victor Paz, bientôt associé au général Bánzer.

Le leader de la Révolution Nationale de 1952 engage une politique de libéralisation et un traitement de choc, qui s’il démantèle en partie le modèle nationaliste et entraîne des conséquences sociales terribles, remet l’économie du pays sur les rails. La tension se maintient et des crises ponctuelles affectent la démocratie ou plutôt le régime civil pendant les décennies suivantes. Mais l’instabilité chronique  des décennies précédentes prend fin. Pour la première fois depuis des décennies, un président élu a transmis le pouvoir à un autre. L’armée, quelque peu délaissée, perd graduellement le rôle d’acteur de premier plan de la vie politique qu’elle occupait depuis si longtemps. Depuis, au milieu de crises parfois violentes, de tensions et d’à-coups divers, le règne des partis civils se maintient, tant que mal.

Quant au Manchego, devenu bataillon des Forces Spéciales puis récemment régiment de sapeurs de forêts, il fait encore aujourd’hui l’orgueil de Santa Cruz et des Forces Armées boliviennes.

 


Pour en savoir plus, notamment sur le contexte général de l’époque, voir la génération des Jeunes Officiers issus du Collège Militaire Gualberto Villarroel : l’armée bolivienne, 1952-85, thèse de Doctorat soutenue par Thierry NOËL, Université Paris VII-Denis Diderot, 2004, sous la direction de M. Jean Piel.

Sources photos 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9

La photographie des rebelles d’août 1981 à Santa Cruz est tirée de l’ouvrage : Irusta Medrano, Gerardo, Memorias de un hombre de armas, revelaciones del Gral Lucio Añez Ribera, à compte d’auteur, La Paz, 1990.

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