Les autorités mexicaines viennent de confirmer l’élimination de Francisco Patrón Sánchez dit “H2” ainsi que de 14 de ses complices, lors d’une opération conjointe des Forces de sécurité fédérales, menée dans la nuit du jeudi 9 février.

Opération Barcina

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L’opération Barcina (voir lien vidéo)

Placé depuis quelques années sur la liste des criminels les plus recherchés du pays, celui-ci faisait depuis deux mois l’objet d’une traque spécifique laquelle a permis, jeudi, sa localisation dans une planque de Tepic, l’un de ses fiefs de l’Etat de Nayarit. L’opération a été menée en deux temps : une force menée par les Marines du Secrétariat de la Marine (SEMAR), appuyés par des effectifs de l’armée de terre et de la Police Fédérale a d’abord cerné le quartier. Reçus par une feu nourri, ils ont alors fait appel à un hélicoptère de combat qui après quelques minutes de mitraillage intense sur la maison où H2 était retranché a conduit à l’élimination d’H2 et de huit de ses hommes [voir la vidéo]. Plus tard dans la nuit, un petit convoi d’hommes fortement armés a été repéré ailleurs en ville et annihilé par l’intervention du même hélicoptère, avec pour résultat la mort d’une demi-douzaine de sicarios présumés.

Les opérations continuent depuis et ont notamment conduit à l’élimination, le 10 au soir, dans les alentours de Nayarit, de Daniel Isaac Silva Gárate dit “H9“, membre de la même organisation.

L’organisation Beltrán Leyva

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Aires d’influence approximatives des “Cartels” mexicains (DEA 2015)

Francisco Patrón Sánchez était considéré par les autorités comme le leader en titre de l’Organisation Beltrán Leyva (OLB), puissant groupe narcotrafiquant du pays. L’OLB est apparemment née dans les années 1980-90, sur la base du clan familial des Beltrán Leyva, sous la direction de l’aîné, Alfredo, dit El Mochomo. Originaires du Sinaloa, le clan a grandi à l’ombre de Joaquin Guzmán Loera, El Chapo, et à ce titre, constituait une des composantes du Cartel de Sinaloa, considéré comme l’une des plus puissantes organisations narcotrafiquantes mexicaines. Spécialisé dans le trafic de drogues diverses et dans le blanchiment et disposant de réseaux d’ampleur internationale, l’OLB s’est surtout fait connaître dans les années 1990 comme bras armé du Cartel du Sinaloa lors des guerres de territoire opposant l’organisation du Pacifique à celles du Nord-Est du pays et de la côte Caraïbes. C’est ainsi que l’OLB qui a joué un grand rôle pour contrer l’offensive déclenchée par les Zetas et le Cartel du Golfe vers l’Ouest et enclencher l’expansion de ceux du Sinaloa sur les territoires de ces derniers ou du Cartel de Juárez. Cet engagement en première ligne a propulsé l’OLB au premier plan des organisations narcotrafiquantes du Mexique. Toutefois, cette ascension rapide a été passablement remise en cause par l’arrestation et l’extradition postérieure de son chef El Mochomo au début de 2008.

A tort ou à raison, le clan familial, dès lors dirigé par Arturo Beltrán Leyva dit “El Barbas” a alors rendu responsables les leaders historiques du Cartel du Sinaloa, et notamment El Chapo, de cette arrestation, au titre que ces derniers auraient pris ombrage de l’importance acquise par l’OLB. Cette dernière a donc rompu avec le Cartel, allant même jusqu’à faire alliance avec ses ennemis du Nord-Est. Une terrible guerre intestine a ainsi commencé, qui se poursuit encore jusqu’à aujourd’hui. En représailles de la capture d’El Mochomo, l’OLB a notamment fait assassiner courant 2008, par l’intermédiaire de ses nouveaux alliés Zetas, le fils aîné et successeur désigné d’El Chapo, Edgar. Mais l’OLB a elle-même reçu nombre de coups sévères, portés soit par le Cartel du Sinaloa, soit par les autorités mexicaines. C’est ainsi qu’Arturo Beltrán Leyva, bien qu’appuyé sur un groupe de tueurs surarmés et bien entraînés, les Forces Spéciales D’Arturo (FEDA), a été abattu par les Marines en 2009. L’arrestation d’Edgar Valdéz Villarreal dit La Barbie, leader militaire du groupe, en 2010, puis d’Héctor Beltrán Leyva, successeur de ses frères à la tête de l’organisation, en 2014 ont semblé signifier le chant du cygne du clan.

Toutefois, en juin 2016, l’OLB a effectué un retour en force hautement publicisé lors de l’attaque contre le village natal d’El Chapo, La Tuna, au cours de laquelle la mère du capo a échappé de peu aux assaillants. Il semblerait alors que l’OLB ait pensé profiter de la re-capture et de l’extradition annoncée d’El Chapo pour regagner du terrain. D’autres affrontements ont eu lieu par le suite, dans le Sinaloa et ailleurs, toujours dans le cadre des disputes croissantes entre organisations trafiquantes pour s’approprier l’héritage d’El Chapo. Toutefois, les ambitions de l’OLB ont connu un nouveau revers en décembre 2016 avec l’arrestation d’Alfredo Beltrán Guzmán, el Mochomito, leader apparent de l’organisation, fils d’El Mochomo, mais aussi neveu d’El Chapo, souvenir de l’alliance ancienne entre les deux groupes.

Conséquences et perspectives

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Les Marines à Nayarit

Depuis cette date, les autorités mexicaines considéraient que le nouveau leader de l’OLB était Francisco Patrón Sánchez et c’est pourquoi elles ont donc monté l’opération à l’issue de laquelle il vient d’être abattu. La réalité est toutefois plus complexe, puisque l’OLB, au même titre que ses consoeurs, est en fait une nébuleuse d’organisations plus petites, dotées ancrages locaux, associées étroitement dans le trafic et autres activités criminelles mais aussi concurrentes. Tous les coups portés contre le clan Beltrán Leyva, garant de la cohésion de l’ensemble, depuis presque une décennie ont rendu à de nombreux groupes leur autonomie, en faisant même parfois des rivaux. Si H2 était bien l’une des figures dominantes de l’organisation et un homme de confiance des Beltrán Leyva, rien ne permet d’affirmer qu’il en était le leader en titre, ou même que l’organisation existait encore en tant que telle. En termes d’interdiction du trafic et de lutte contre la criminalité, il convient en tout cas d’être prudent et de ne pas enterrer trop vite l’organisation dont les différentes composantes existent toujours : elles pourraient la reconstruire, quitte à le faire sous un autre nom, ou s’inscrire dans une autre, notamment au travers de nouvelles alliances.

Au-delà de ces questions d’organisations, il faut par ailleurs bien admettre que les interventions ponctuelles de autorités ont surtout pour effet d’éliminer certains acteurs du monde criminel et d’en favoriser d’autres. D’aucuns n’ont d’ailleurs pas manqué de dire que les membres historiques du Cartel du Sinaloa ne pourraient que tirer avantage de l’élimination du clan Beltrán Leyva dont H2 était l’un des derniers fidèles. Même si les circonstances exactes des opérations ayant conduit à la mort d’H2 restent inconnues, le Cartel du Sinaloa plus que tout autres, et notamment son vieux leader historique El Mayo Zambada, sont depuis longtemps passés maîtres dans l’art d’instrumentaliser l’action des autorités pour se débarrasser de leurs associés ou rivaux considérés comme dangereux. On notera d’ailleurs que le cas d’El Chapo, lui même soupçonné de délations calculées tout au long de sa carrière, ne fait pas exception à la règle puisque certains membres de sa famille ont vu dans sa capture définitive la main d’El Mayo, soucieux de se défaire d’un collègue trop voyant. De là à laisser entendre que les autorités mexicaines, du moins certains membres importants de celles-ci, font le jeu de puissants parrains et oeuvrent en collusion avec ses derniers, il y a un pas que certains n’ont pas hésité à franchir depuis plus d’une décennie, accusation difficilement démontrable mais récurrente que l’élimination d’H2 vient de ramener sur le devant de la scène…

Toujours est-il que la guerre interne qui affecte depuis quelques années le Cartel du Sinaloa et ses actuels ou anciens associés pour se répartir l’empire d’El Chapo, finalement extradé il y a peu, suit son cours.


 

Sources photos 1, 2, 3, 4

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