La première quinzaine de janvier 2017 a été marquée par une série de mutineries suivies de règlements de compte entre gangs narcotrafiquants à l’intérieur des prisons du pays, causant la mort de plus d’une centaine de détenus au total.

Primeiro Comando da Capital contre Comando Vermelho

 

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Prisonniers faisant le signe du CV

Ces affrontements s’inscrivent dans le conflit ancien opposant les deux plus grandes organisations criminelles du pays, le Primeiro Comando da Capital (PCC) et le Comando Vermelho (CV). Les deux groupes disposent de réseaux puissants à l’échelle nationale, avec des ramifications plus réduites à l’étranger. Ils se disputent le contrôle du narcotrafic, essentiellement à destination du florissant marché intérieur dans leurs cas, ainsi que d’autres activités criminelles telles que l’extorsion, l’enlèvement contre rançon ou les braquages.

La particularité de ces groupes est qu’ils sont avant tout organisés et dirigés depuis la cinquantaine de centres de détention majeurs que compte le Brésil, lequel possède, rappelons-le, la troisième ou quatrième population carcérale du monde, pour un total d’environ 300.000 reclus. C’est même là qu’ils sont nés, à la fin des années 1970 pour le Comando Vermelho et au début des années 1990 pour le Primeiro Comando. Alors que plusieurs milliers de membres de ces gangs se trouvent en prison, ces derniers exercent une emprise inquiétante sur les prisons, au sein desquelles les détenus, en échange de services de tous ordre, sont sommés de rejoindre leurs rangs. Le contrôle des centres de détention et des prisonniers est donc un enjeu majeur pour chacun d’entre eux et donnent lieu à une guerre larvée et parfois à explosions de violence majeure comme cela vient d’être le cas.

Mutineries et massacres

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Manaus, 2017

Cette fois-ci, il semble que le conflit ouvert soit le fruit des tensions croissantes entre le PCC et la Familia do Norte (FdN), organisation moyenne, basée en Amazonie, et alliée du CV. Point de passage obligé des drogues en provenance du Paraguay ou de Bolivie par exemple, la région amazonienne est en effet d’une importance stratégique pour les criminels. Alors qu’un accord aurait existé afin de garantir une coexistence pacifique entre PCC et FdN, les hostilités ont en fait commencé en octobre 2016 dans la Penitenciária Agrícola de Monte Cristo, à Boa Vista (Roraima) avec l’assassinat d’une dizaine de membres de la FdN. Dans les heures qui ont suivi, un incendie criminel dans la Penitenciária Ênio dos Santos Pinheiro, de Porto Velho (Rondônia) a causé quant à lui la mort par asphyxie de 8 membres du PCC.

Après un temps d’accalmie, le conflit a repris avec une mutinerie générale des prisons de Manaus (Amazonas), en particulier au sein du Complexo Penitenciário Anísio Jobim, déclenchée par le FdN le 1er janvier dernier. Plus d’une centaine de détenus se sont évadés, mais surtout le FdN a procédé au massacre systématique d’une cinquantaine de détenus, essentiellement membres du groupe rival. Alors que le contrôle du centre de détention à été repris le lendemain, la presse a largement fait état des scènes d’horreur découvertes sur place, incluant décapitations, mutilations, démembrements, coeurs arrachés et autres.

En représailles, le 6 janvier, plus d’une trentaine de membres du FdN ont été massacrés par ceux du PCC dans la même prison de Boa Vista où a éclaté l’actuel conflit. Le 14, un autre carnage a eu lieu, là encore attribué au PCC dans la Penitenciária Estadual de Alcaçuz de Nísia Floresta (Rio Grande do Norte). Les choses semblent s’être relativement calmées depuis mais rien n’exclut de nouveaux épisodes de violence.

La question pénitentiaire

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Carandiru, 1992

Pour le gouvernement fédéral brésilien comme pour celui des Etats, le problème reste entier. Surpeuplé, offrant des conditions d’incarcérations souvent qualifiées d’infra-humaines, le système carcéral brésilien est à bout de souffle. Des projets d’extension existent, mais restent soumis aux limites financières actuelles du Brésil. Et surtout, ils ne feraient fondamentalement que déplacer le problème ou offrir d’autres espaces aux organisations criminelles. Or, en dehors des règlements de compte internes entre détenus, en soi inacceptables, il est par ailleurs largement démontré que l’enfermement tel qu’il est organisé à l’heure actuelle ne limite en rien leurs activités, notamment à l’extérieur. Les gangs n’en font qu’à leur guise et n’hésitent pas à faire des démonstrations de force si nécessaire : le Brésil garde en particulier en mémoire la funeste révolte du 12 mai 2006 déclenchée par le PCC dans et surtout hors des prisons de la région de Sao Paulo. Durant une nuit de chaos, plusieurs centaines d’attaques avaient été organisées contre des objectifs divers (prisons, commerces, banques, bus, et surtout casernes, commissariats et autres), causant la mort de plusieurs centaines de personnes, parmi lesquelles nombres de policiers militaires et agents pénitentiaires.  D’aucuns ont alors affirmé que le calme n’aurait été ramené qu’après des négociations en sous-main avec le PCC.

En fait, depuis des décennies, le gouvernement brésilien a mené une politique alternant “laissez-faire” et ultra-répression, comme l’a tristement illustré le massacre de la Casa de Detenção de São Paulo, plus connue sous le nom de Carandirú, en 1992: une mutinerie avait alors donné lieu au massacre de plus d’une centaine de détenus par la police militaire, provoquant un tollé dans le pays comme à l’extérieur (certains se souviendront du film de  Hector Babenco à ce sujet). On notera d’ailleurs que c’est ce massacre qui se trouve à l’origine de la création du PCC, les détenus de Sao Paulo ayant décidé de mettre en place une sorte d’organisation d’auto-défense, entre temps devenue l’organisation criminelle qu’elle est à l’heure actuelle. Toujours est-il que la politique carcérale brésilienne semble montrer ses limites à tout de point de vue : la question des prisons devrait en théorie faire l’objet d’un traitement prioritaire alors que la privatisation des prisons, largement engagée, devrait faire l’objet d’un bilan critique au vu des derniers événements.

Le problème est que l’actuel gouvernement fédéral et ceux des Etats semblent être pris de court dans ce domaine, se limitant pour l’essentiel à des déplacements massifs de prisonniers d’un centre de détention à un autre.

A ce titre, on notera cependant une expérience originale menée actuellement au Salvador par le gouvernement FMLN (ex-guérilla) qui doit faire face à un problème similaire de mainmise des gangs criminels, en l’occurrence les Maras et Clicas, sur ses prisons. Le constat de départ est simple : déplacer les leaders est sans effet, dans la mesure où ces derniers retrouvent dans chaque centre de détention des structures et une foule de partisans prêts à servir. Depuis qu’a commencé l’offensive contre les gangs en 2015, dont la gestion des prisons est un aspect essentiel, le gouvernement a donc développé une politique visant à déplacer les niveaux intermédiaires, ceux qui servent de relais entre dirigeants et membres de base des organisations criminelles. Couplée à un rythme de rotation intense et à des mesures d’isolement accentuées, cette politique semble porter ses fruits et briser -ou du moins entraver- les chaînes de commandements au sein des gangs. S’il est trop tôt pour en juger, les premiers résultats sont en tout cas prometteurs et cela fait partie des pistes à explorer en la matière.

 


 

Source photos 1, 2, 3, 4

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