Alors que le monde a les yeux tournés vers l’entrée en fonctions du nouveau président américain, Donald Trump, on vient d’apprendre l’extradition de Joaquin Guzmán Loera, dit El Chapo, fameux trafiquant du dit “Cartel du Sinaloa”. De nombreux procès l’attendent, pour narcotrafic et autres crimes, non seulement à New York où il vient d’être présenté à la justice, mais aussi dans d’autres Etats comme par exemple l’Illinois ou le Texas.

Le petit paysan du Sinaloa

L’événement a une importance indéniable, tant El Chapo a joué un rôle majeur dans l’univers du narcotrafic durant les dernières décennies. Né vers 1957 dans un milieu humble de la campagne du Sinaloa, berceau et haut-lieu du narcotrafic mexicain, Guzmán  a vite commencé à travailler dans les champs de pavot, avec son père, tout en cumulant les petits boulots. Il a ensuite grimpé un à un tous les échelons du monde trafiquant, faisant preuve d’un talent de logisticien certain pour faire parvenir à bon port les cargaisons d’héroïne ainsi que de marijuana. Au cours des années 1980, il a su profiter à plein, comme nombre de ses collègues -mais peut-être mieux que la plupart d’entre eux-, de la réorientation des routes la cocaïne en provenance de Colombie vers le Mexique : l’acte de naissance du fameux “trampoline mexicain”, étape fondamentale vers le vorace marché américain, a ainsi permis aux trafiquants locaux de s’imposer comme des acteurs majeurs du trafic international et d’amasser des fortunes considérables.

Le Cartel du Sinaloa

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El Chapo, 1993

De petit vendeur d’oranges misérable, l’homme est devenu l’une des valeurs sûres du trafic. A la fin des années 1980, il a ainsi reçu sa part lors du fameux partage qui a suivi l’éclatement du premier grand Cartel historique dit de Guadalajara. Guzmán s’est vu attribuer la “plaza” ou place stratégique de Tecate (Basse Californie) à la frontière avec l’Etat américain de Californie. En peu de temps, lui et ses collègues, El Güero Palma, El Azul Esparragoza ainsi qu’El Mayo Zambada, ont fait de cette petite entreprise prometteuse un des piliers de l’univers narcotrafiquant mexicain, bientôt connu sous le nom de Cartel du Sinaloa : influente sur la côte Pacifique, contrôlant le “triangle d’or” occidental, l’organisation a vite développé ses réseaux à l’étranger, au point d’être l’une des rares à contrôler la chaîne de production/distribution du Sud au Nord du continent et même vers d’autres marchés.

Toutefois, la concurrence acharnée et les querelles croissantes entre les différentes organisations issues du partage ont bientôt conduit El Chapo en prison. Il faut dire que les hommes du Sinaloa sont vite entrés en conflit avec l’organisation Arellano Félix, plus réduite à priori, mais qui contrôlait d’une main de fer la place stratégique de premier plan qu’est Tijuana (Basse Californie), voisine et concurrente de Tecate.

Or, courant 1993, El Chapo a été victime d’une tentative d’assassinat à l’aéroport de Guadalajara, au cours de laquelle le Cardinal Juan José Posada a trouvé la mort. Tous les projecteurs se sont alors braqués sur le narcotrafiquant qui jusque-là avait su rester dans l’ombre. Ayant fui au Guatemala, il y a vite été arrêté avant d’être déporté et enfermé au Mexique. Guzmán a passé les neuf années suivantes en prison, ce qui bien entendu, ne l’a pas empêché de gérer ses affaires, en liaison étroite avec ses associés restés au dehors. La guerre contre les Arellano Félix, ponctuée d’assassinats et de coups sournois a continué, sans qu’aucune organisation ne semble pouvoir s’imposer sur l’autre.

Le Mexique en guerre

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El Chapo, 2014

El Chapo a tout de même fini par s’évader en 2001, afin de reprendre directement les affaires en main. Il faut dire que le Mexique vivait alors l’offensive sanglante des Zetas, bras armé du Cartel du Golfe. De trafiquant hors pair, Guzmán s’est alors converti en chef de guerre des plus terribles : après quelque temps, l’assaut a été difficilement contenu mais l’univers narcotrafiquant en est ressorti profondément déstabilisé.

C’est le moment qu’a choisi le Cartel du Sinaloa, qui semble être sorti renforcé de cette crise, pour se lancer à la conquête du Cartel de Juárez (Chihuahua) alors défaillant, tout en continuant à batailler pied à pied contre ceux de Tijuana. Ciudad Juaréz s’est alors convertie en zone de guerre, obtenant plusieurs années durant le titre douteux de ville la plus dangereuse du monde. El Chapo, directement en charge de l’assaut, a fait feu de tout bois, recrutant -et sacrifiant- des centaines de sicarios centre-américains, pour l’essentiel des Maras, mais aussi en usant de ses contacts avec les autorités et donc indirectement avec la DEA américaine pour se débarrasser de ses ennemis. Alors que l’offensive semblait porter ses fruits, un nouveau front s’est toutefois ouvert en 2008, lorsque le chef de la famille Beltrán Leyva, allié et bras armé d’El Chapo dans la guerre, s’est fait arrêté. Ces derniers ont justement soupçonné El Chapo et ses associés de l’avoir dénoncé… C’est ainsi que le fils aîné d’El Chapo a été assassiné, en représailles, la même année.

Durant les années suivantes, le Cartel du Sinaloa a continué son expansion, tant bien que mal, progressant sur certains fronts, reculant sur d’autres, sur fond de “Guerre contre les Drogues” menée officiellement par l’Etat mexicain depuis fin 2006. Plus que jamais figure visible de l’organisation, El Chapo est devenu une cible prioritaire, à mesure que ces concurrents se faisaient éliminer, par les autorités comme par leurs ennemis, quand il ne s’agit pas des deux agissant de concert. Décrit aux Etats-Unis comme l’ennemi public numéro Un, du fait de l’importance de son organisation au niveau international, El Chapo a longtemps su rester hors de portée, grâce notamment à des protections en tout genre, avant finalement de tomber en 2014.

La dernière cavale

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El Chapo, 2015

La suite est connue : détenu dans ce qui était considéré comme la prison la mieux gardée du pays, il s’en est évadé en juillet 2015, par le biais d’un tunnel creusé des mois durant par ses hommes et aboutissant directement dans sa cellule. Cette évasion rocambolesque a bien sûr constitué une humiliation majeure pour le gouvernement qui s’est empressé de le traquer avec l’aide des alliés américains autant qu’en concurrence avec eux. A cela est venue s’ajouter une interview avec Sean Penn pour le magazine Rolling Stone, par l’entremise de Kate del Castillo, actrice renommée de telenovelas dont El Chapo, pourtant joliment marié, s’était entiché. Ridicule et inopportune à tout point de vue, l’interview a convaincu les Mexicains de mettre les bouchées doubles : El Chapo est finalement retombé en janvier 2016, à l’occasion de l’Opération Cisne Negro (Cygne Noir), parfaitement menée, même si les images en sont probablement bidonnées

Depuis, les avocats d’El Chapo ont fait des pieds et des mains et multiplié les recours pour empêcher ce qui paraissait dès lors inévitable, son extradition vers les Etats-Unis. Ils ont aussi soufflé le chaud et le froid, négociant avec les autorités du Mexique comme avec celles du voisin, essayant de jouer des différends entre les deux. Cependant, son transfert rapide vers la prison de haute-sécurité de Ciudad Juárez, juste à la frontière, n’a vite laissé aucun doute sur le final.

Une victoire ?

El Chapo vient donc d’être extradé, ce qui signifie probablement la fin de sa longue carrière criminelle. C’est donc une victoire dans l’interminable lutte contre le narcotrafic. Toutefois, elle est avant tout symbolique : certes, des principaux fondateurs du Cartel du Sinaloa, il ne reste qu’Ismael Zambada, El Mayo, qui va a priori sur ses 70 ans et El Chapo est une figure historique du trafic. Mais rien n’indique que l’organisation en soi, la plus puissante du pays et peut-être du monde, ait vraiment été déstabilisée. Et même si elle éclate, ce sera comme on a pu le voir dans d’autres cas, pour réapparaître sous d’autres formes plus tard ou pour bénéficier à la concurrence. Tout au plus peut-on s’attendre à des conflits de succession à l’intérieur de l’association ou à des tentatives de captation de la part d’ambitieux rivaux, et donc, à un regain de violence. C’est d’ailleurs déjà le cas depuis la fin de cavale d’El Chapo puisque l’année 2016 a été la plus violente depuis 2011, notamment du fait de guerres intestines au sein du Cartel du Sinaloa.

D’une manière générale, le trafic ne sort de tout façon pas affecté par ces mises hors d’état de nuire : à l’heure où l’on vient de célébrer tristement les dix ans de la “Guerre contre les Drogues” et que le pays est au plus mal à tout point de vue, c’est l’une des conclusions inévitables qui a été tirée de l’expérience.  A tel point que même les grands médias américains l’ont reconnu, eux qui se font depuis 2006 les chantres de l’option guerrière improvisée, mal-ajustée et lourdes en conséquences, appliquée par les gouvernements mexicains successifs  sur pressions de Washington, de l’administration Bush fils ou plus encore sous l’administration Obama.

Négociations

En dehors de ses considérations générales, le sort d’El Chapo pose plusieurs questions : d’abord, on peut se demander quel traitement lui sera accordé, sachant que sa situation légale aux Etats-Unis ne manquera pas de faire l’objet, comme c’est l’habitude depuis les années 1990, de nombreuses tractations dans l’ombre. En ce qui le concerne, il devrait passer la fin de sa vue derrière les barreaux. Mais nul doute que ses avocats, mexicains mais aussi américains, sauront négocier les conditions de sa détention, quelques traitements de faveur, ainsi que certains avantages pour les membres de sa famille qui choisiraient de franchir le pas comme lui.

Ceci en échange, comme c’est la coutume, d’une part importante de sa fortune en numéraire ou en biens, qui ira alimenter les caisses du fisc américain. Et en échange aussi de précieuses informations, non seulement concernant son entreprise, mais aussi concernant les nombreux réseaux de protection (politiciens, juges, militaires et policiers) que sa fortune lui a permis d’accumuler au cours de sa longue carrière. Certains n’ont pas dû apprendre la nouvelle de l’extradition avec enthousiasme !

Toujours est-il que gardées précieusement, ses informations sauront comme souvent être ressorties au moment utile pour faire pression sur les autorités mexicaines et orienter certaines de ses décisions, dans quelque domaine que ce soit… C’est de bonne guerre dira-t-on, mais il est certain que cela ne fait que renforcer l’instrumentalisation de la lutte anti-narco et anti-corruption dont les Etats-Unis ont fait une arme utilisée de manière parfois contestable, afin de promouvoir leurs intérêts dans la région.

L’aveu de faiblesse

Au contraire, l’autorité de l’Etat mexicain, déjà bien mal en point, n’en sort que plus affaiblie : certes, comme on l’a dit, l’emprisonnement de capos du trafic ne garantit en rien la fin de leurs activités : les diverses évasions d’El Chapo, fruit d’une certaine ingéniosité en la matière, mais aussi permises par son pouvoir corrupteur, ont montré que les grandes figures du trafic pouvaient quelque part sortir quand bon leur semble. Bien sûr, on reconnaîtra qu’en extradant El Chapo, les autorités mexicaines ont donc fait preuve de réalisme. Mais c’est surtout un aveu de faiblesse, face aux narcos comme face aux Etats-Unis.

Dans ce dernier cas, c’est accepter la primauté de ces derniers sur le thème fondamental de la lutte anti-narco que ces derniers mènent de manière on ne peut plus contestable en termes d’efficacité, de conséquences néfastes et comme on l’a dit, non sans arrière-pensées de domination pour lesquelles la guerre contre les drogues n’est qu’un prétexte. Certes, les Etats-Unis sont concernés et le marché prioritaire qu’ils constituent est même à l’origine du trafic. Mais ce sont bien les Etats latinos au devant desquels le Mexique qui en paient le prix fort, notamment les populations qui sont de plus en plus victimes de la violence générée par le trafic et accentuée par la politiques hasardeuse de “Guerre contre les Drogues”. C’est donc une capitulation en rase campagne devant l’hégémonie américaine alors qu’il fut un temps où le Mexique, pour des raisons parfois douteuses il faut l’admettre, mais aussi au nom de sa souveraineté, savait tenir tête en la matière en refusant de s’aligner sur les desiderata américains. Durant cette dernière décennie ô combien malheureuse pour le pays, ces considérations sont totalement passées aux oubliettes.

Question de timing

A côté de cela, les interrogations de la presse mexicaine concernant l’empressement à extrader El Chapo la veille de la transmission de pouvoir entre les administrations Obama et Trump paraissent secondaires. Mais elles méritent toutefois d’être mentionnées. Certains disent qu’il s’agissait d’ôter au nouveau président la gloire de recevoir El Chapo. D’autres au contraire qu’il s’agissait d’une preuve de bonne volonté envers Donald Trump, à l’heure où les relations entre Washington et le Mexique, sur de nombreux sujets, s’annoncent pour le moins difficiles.

Quelle que soit l’intention que le gouvernement du président Enrique Peña ait eu en tête, tout le monde s’accorde à dire en tout cas qu’une faute a été commise. Après tout, le cas El Chapo était une carte à jouer dans les mains des Mexicains dans le cadre des négociations tous azimuts qui vont avoir lieu et elle vient d’être très maladroitement gâchée…

 


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