“C’est peut-être un fils de pute, mais c’est notre fils de pute !”

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Rafael Leónidas Trujillo (1891-1961)

Tout le monde connaît les mots employés par le secrétaire d’Etat américain Cordell Hull (1933-44) pour décrire la relation des Etats-Unis avec le général et dictateur dominicain Rafael Leonidas Trujillo (1930-61), dit aussi le Bienfaiteur.  Aussi attribués au président Franklin D. Roosevelt pour désigner le dictateur nicaraguayen Anastasio “Tacho” Somoza (1937-56), ces mots résument en tout cas très bien la nature des rapports existant alors entre Washington et les dictatures aussi brutales que corrompues mises en place dans la région Centre-Américaine et Caraïbes au cours des années 1930, avec le bon vouloir américain. A ce titre, la dictature trujilliste reste d’ailleurs un modèle du genre, jusqu’à la caricature, à travers tous ses excès et ses aspects les plus cruels et délirants, au point d’inspirer comme on le sait, nombre d’oeuvres littéraires et artistiques.

Le club des Dictateurs

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Anastasio Somoza (1896-1956)

L’un des aspects les moins connus de cette triste époque pour la République dominicaine est toutefois la politique extérieure du “Bienfaiteur”. En effet, non content de maintenir la population dans un régime de terreur et de misère, Trujillo a toujours accordé une importance majeure au fait de s’assurer que ses voisins suivent peu ou prou les mêmes principes. Ceci l’a conduit à se retrouver au centre d’une sorte de club des dictateurs régionaux incluant bien sûr Tacho Somoza ou encore le cubain Fulgencio Batista (1952-58) : tous veillent alors jalousement à ce que leurs intérêts propres ainsi que ceux de leur protecteur américain soient sauvegardés.

Or, au cours des années 1940 et 1950, des brèches révolutionnaires, progressistes ou tout simplement libérales s’ouvrent dans le système de contrôle régionale. C’est bien sûr le cas de Cuba ou s’active la guérilla nationaliste révolutionnaire de Fidel Castro contre Batista (1952-58). Mais c’est aussi le cas du Venezuela où la dictature du général Marcos Pérez Jiménez (1952-58), sous une apparence de solidité, est mise à mal par l’opposition menée par Rómulo Betancourt, charismatique leader de l’Action Démocratique.

Trujillo renforce l’armée

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La première promotion d'”hommes-grenouilles” : au centre, Montes Arache

Trujillo s’inquiète pour lui comme pour ses camarades : toujours prévenant, il décide pour garantir l’ordre intérieur, notamment dans la capitale de Santo Domingo, de la création du Centre d’Instruction des Forces armées (CEFA), une grosse unité de plusieurs milliers d’hommes dotées de matériel américain moderne, notamment de blindés ainsi que de sa propre aviation et répondant directement à ses ordres. Fin 1957, il décide par ailleurs de la création d’une unité d’élite chargées des opérations sensibles. Sur les conseils d’un ami italien, son choix se porte sur la création d’une école de commandos nageurs de combat s’inspirant de la fameuse Decima Mas, unité au rôle précurseur en la matière de l’Italie fasciste.

Ce projet est vite mis à flots. En quelques semaines, une demi-douzaine de vétérans de la Decima et d’autres corps d’élite italiens, certains réfugiés dans le pays depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, d’autres appelés depuis l’extérieur, sont réunis à Santo Domingo. Bientôt placés sous l’autorité d’un jeune officier dominicain prometteur, le premier lieutenant Manuel Ramón Montes Arache, ils se voient confier l’instruction d’un groupe soigneusement sélectionné d’élèves.

1959 : la rupture

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Rómulo Betancourt (1908-81)

1959 confirme les pires craintes de Trujillo : alors que la dictature de Pérez Jiménez vient de s’effondrer au Venezuela, Rómulo Betancourt est élu président où il pose les bases de la nouvelle démocratie locale. A Cuba, dans le même temps, Castro s’empare du pouvoir et lance la Révolution. Les relations avec ces deux nouveaux pouvoirs sont tendues et prennent un tour personnel à grands coups d’insultes et de menaces par médias interposés. Mais les choses n’en restent pas là : avec le soutien américain, Trujillo organise la Légion Anticommuniste des Caraïbes composées d’anti-castristes et surtout de mercenaires espagnols, croates, grecs ou allemands qui s’entraînent pour aller renverser le nouveau régime cubain. Castro anticipe l’attaque et promeut de son côté un débarquement rebelle en République dominicaine qui échoue lamentablement en mai 1959. La Légion Anticommuniste tente la même opération à Cuba le mois suivant mais est aussi repoussée.

Contre le Venezuela de Betancourt par contre, Trujillo compte engager ses hommes-grenouilles qui organisent une opération de minage et sabotage des installations portuaires de Maracaibo. L’affaire fait long feu et c’est finalement une tentative d’assassinat qui est lancée contre Betancourt en 1960, lequel en réchappe miraculeusement, quoique grièvement blessé.

Exit Trujillo

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Juan Bosch (1909-2001)

Trujillo aurait bien voulu ne pas en rester là. Cependant, pour les Etats-Unis de Kennedy, il devient clair que l’incontrôlable dictateur n’est décidément plus le bon cheval dans leur entreprise visant à conserver le contrôle de la région. Survivance d’un autre âge (il va sur ses 80 ans), caricature comme on l’a dit du dictateur fantasque de République bananière, il est en fait devenu un argument vivant pour l’anti-impérialisme et la Révolution. En mai 1961, un complot local appuyé par Washington conduit donc à son assassinat.

Le problème pour Washington est que la transition démocratique qui s’ensuit débouche sur l’élection en 1962 de Juan Bosch, conteur reconnu et opposant du Trujillisme de longue date. L’homme est un progressiste, démocrate convaincu et certainement pas communiste. Mais c’est déjà trop : la promulgation d’une nouvelle Constitution et de quelques réformes sociales exaspèrent les cercles conservateurs dominicains, notamment l’Eglise et la haute hiérarchie militaire. L’administration Kennedy n’a donc aucune difficulté à appuyer son renversement et son remplacement par une Junte Militaire en septembre 1963.

La Révolution d’avril 1965

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Un des chars capturés par les nageurs de combat: sur le devant, le mot “Peuple”.

Si le coup d’état se fait presque en douceur, les espoirs de la population, notamment des plus démunis, sont déçus et le mécontentement se fait vite sentir. Au sein même de l’armée, les courants nationalistes et progressistes s’activent pour organiser le rétablissement de l’ordre constitutionnel. L’un de leurs leaders est Francisco Caamaño Deñó, par ailleurs fils d’un officier favorisé de l’ère trujilliste et organisateur de la Légion Anticommuniste. Recevant quelque aide de Cuba et en rapport étroit avec Bosch qui vit en exil à Puerto Rico, les “Constitutionnalistes” s’organisent. Cependant, la conspiration est repérée et le 24 avril 1965, ordre est donné de passer à l’action pour éviter des arrestations préventives.

Dans un premier temps, les choses se passent mieux que prévu. Le pouvoir est surpris et le président fantoche du moment arrêté. La population de la capitale se lance dans les rues pour acclamer les rebelles et appuyer le mouvement constitutionnaliste. L’armée semble réagir favorablement : surtout, le groupe d’élite des nageurs de combat, une centaine d’hommes au total, instructeurs italiens compris, se joint résolument au coup de force. Sous la conduite décidée de leur commandant, Manuel Montes Arache, ils mènent toutes une série d’actions qui font pencher la balance en faveur des rebelles. Pourtant, le pouvoir déplacé organise la résistance, sous la conduite du général Elías Wessin y Wessin, promoteur du coup d’état de 1963. Celui-ci se retranche dans ses quartiers, gardant la haute main sur le puissant CEFA.

Dès le lendemain, la reconquête du pouvoir est lancée. Des affrontements ont lieu partout en ville entre Constitutionnalistes et “Loyalistes” pendant les jours suivants. Le 27, les “hommes-grenouilles” se distinguent en bloquant la progression d’une colonne du CEFA, lequel perd une vingtaine de blindés dans l’affaire, immédiatement mis au service des rebelles. En réponse, l’aviation du CEFA pilonne les positions rebelles. La situation paraît bloquée, même si en réalité, les rebelles progressent peu à peu et que les soutiens du général Wessin fondent à vue d’oeil.

L’invasion américaine

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Une image classique des troupes américaines à Santo Domingo

A Washington, on suit bien évidemment la situation de près. L’ambassadeur américain est d’ailleurs en contact permanent, non seulement avec les Loyalistes, mais aussi avec les Constitutionnalistes, par l’intermédiaire de Caamaño. Finalement, devant le risque de voir naître en République dominicaine un nouveau Cuba, le président Lyndon Johnson tranche et décide d’une nouvelle intervention militaire sur place, les Etats-Unis ayant déjà occupé le pays de 1916 à 1924. Pour faire bonne figure, on agit sous couvert de l’Organisation des Etats Américains (OEA) : le Brésil des militaires, le Paraguay de Stroessner, ainsi que certains états centre-américains dont le Nicaragua des Somoza (maintenant gouverné par Luis, fils de Tacho), acceptent d’y participer.

Comme toujours, les Américains font les choses en grand : dès le 29 avril 1965, ce ne sont pas moins de 82.000 hommes, pour l’essentiel des Marines et des paras de la 82ème Airborne, qui débarquent à Santo Domingo. Officiellement, ils sont là pour s’interposer entre les factions en conflit et pour protéger les ressortissants étrangers. Dans la pratique, il est vite évident qu’il s’agit d’empêcher une victoire constitutionnaliste. Les zones contrôlées par ces derniers sont encerclées par les troupes américaines qui prennent par ailleurs le contrôle des points stratégiques de la ville.

L’occupation

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Le capitaine italien Ilio Capozzi

Devant cet écrasant déferlement de troupes US, les Constitutionnalistes préfèrent jouer la prudence et donnent pour consigne d’éviter les provocations. Le colonel Caamaño accepte le principe de négociations avec l’adversaire, qui sont rapidement enclenchées sous la conduite de l’ambassadeur américain en personne. On s’accorde sur un président par intérim de compromis, on parle d’élections prochaines. Dans les rues toutefois, la situation est tendue, chacun essayant de gagner du terrain. L’occupation américaine est par ailleurs mal vécue, donnant lieu à de nombreux altercations, voire accrochages, avec la population ou avec les Constitutionnalistes, au devant desquels les “hommes-grenouilles” qui tendent de contrer la progression américaine et loyaliste. Parmi les nageurs de combat, un personnage se distingue, celui d’Ilio Capozzi, vieux vétéran italien de la Decima Mas et de la Légion Étrangère avant de devenir l’un des instructeurs les plus respectés des commandos dominicains qui lui donnent le surnom d’El Profesor, le Professeur. Pittoresque à souhait, combattant décidé du camp rebelle, il fait même l’objet d’un reportage photo pour le magazine Life qui le photographie dans un moment de détente et dont la consultation vaut le détour. Le 19 mai, il est pourtant tué par les snipers américains lors d’une tentative infructueuse de reprise du Palais national dont il est le premier à atteindre la porte.

Autre personnage à signaler, le Français connu sous le nom d’André Rivière ou Jean-Pierre André de la Rivière, au parcours lui aussi original : officier de la Légion Étrangère, il a combattu en Indochine à Diên Biên Phu, puis en Algérie où il a rejoint l’OAS. Après avoir servi comme mercenaire en Haïti, où il a participé à une tentative de coup d’Etat contre François Duvalier, il a fini par s’installer en République Dominicaine où il est devenu l’homme de confiance de Montes Arache, le commandant des “hommes-grenouilles”. En 1965, il se bat résolument du côté des Constitutionnalistes et contre les Américains, ce qui lui vaut d’être considéré par ses derniers dans leurs rapports comme un dangereux agent communiste ! Figure populaire de ces journées, il est même interrogé par la télévision française. Il trouve toutefois la mort au combat contre la force occupante à la mi-juin 1965.

L’ère Balaguer

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Joaquin Balaguer (1906-2002)

Petit à petit, il faut se rendre à l’évidence : la Révolution constitutionnaliste n’aura pas lieu. Les tractations continuent, mais tendent vers une solution toujours plus favorable aux Américains et à leurs alliés loyalistes. Alors qu’un calme précaire émaillé d’incidents revient peu à peu, la pression est mise sur le camp rebelle dont les leaders sont un à un mis hors jeu, une partie choisissant l’exil. Sous la conduite américaine, l’armée est reprise en main et l’unité de choc des “hommes grenouilles”, jugée trop incontrôlable, est tout simplement supprimée. Son commandant, Manuel Montes Arache sera dès lors confiné à des tâches administratives, sans commandement direct. Finalement, en juillet 1966, des élections soigneusement contrôlées portent au pouvoir Joaquin Balaguer, ancienne figure de l’ère Trujillo entre temps réfugié aux Etats-Unis et très en faveur à Washington. Les Etats-Unis peuvent alors quitter la République dominicaine au mois de septembre, après plus d’un an d’occupation.

Epilogue

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Le colonel Francisco Caamaño (1932-73)

Sous de dehors civils et démocratiques, Balaguer gouvernera la République Dominicaine d’une main de fer jusqu’en 1978. Il reviendra au pouvoir pour un long mandat moins sanglant de 1986 à 1996. Quant aux leaders des factions rivales d’avril 1965, ils ont connu des fortunes diverses. Soutien de Balaguer mais lui faisant certainement de l’ombre, le général Wessin est exilé en 1971, accusé par le président de complot. Cela n’empêchera pas de servir ce dernier pendant sa seconde période de pouvoir, avant de décéder en 2009. De son côté, ayant fui la République Dominicaine en 1966 après une tentative d’assassinat, Caamaño a fini par trouver refuge à Cuba où durant de longues années, il s’est préparé et entraîné pour un retour en force dans son pays, en compagnie d’un petit groupe d’hommes. Jugeant finalement l’aventure trop risquée et inopportune, La Havane a longtemps retenu le départ du bouillant colonel. A force d’insistance, celui-ci a fini par s’embarquer pour la République dominicaine en 1973. Le fiasco est total puisque Caamaño a été tué à peine une douzaine de jours plus tard.

Le commandant des hommes-grenouilles, le colonel Manuel Montes Arache est pour sa part décédé en 2009. Au pouvoir depuis 1996, les héritiers politiques de Juan Bosch ont fait de lui un héros national à titre posthume. On notera qu’une rue de Santo Domingo porte depuis récemment le nom du capitaine français André Rivière alors que l’attribution d’une autre au nom du capitaine italien Ilio Capozzi est à l’étude. En mai 2016, l’OEA a par ailleurs présenté ses excuses à la République dominicaine pour l’intervention de 1965, la guerre civile comme cette intervention armée ayant coûté la vie d’au moins 2500 personnes.


 

Note : pour ce qui est des instructeurs italiens, l’historiographie dominicaine a retenu les noms de Victorio Tudesco et Ellio Capozzi comme vétérans nageurs de combat, de Vicenzo Lovasto, Alberto Cortalessa, Mario Cresca et Benito Pambianchi comme parachutistes et du civil Elio Volpi comme instructeur de corps-à-corps.

Sources Photos 1, 2, 3,  4, 5, 6, 7, 8.

 

 

 

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