La plaie du narcotrafic en Argentine

Depuis une décennie au moins, l’Argentine se trouve confrontée à des difficultés grandissantes liées au trafic de drogues, cocaïne et marijuana avant tout. Alors que les Cartels mexicains se concentrent sur les routes du Nord, et avant tout sur l’immense marché américain, leurs confrères colombiens mais aussi boliviens, péruviens ou encore paraguayens semblent avoir fait de l’Argentine une plaque-tournante de premier plan pour approvisionner les marchés européens ou africains par le biais de routes certes plus longues, mais moins risquées et tout aussi profitables. Ce sont cependant les effets collatéraux de cette réorganisation qui inquiètent le plus les Argentins. D’abord, la frontière nord, où la présence et le contrôle des autorités est sporadique et limitée est en passe de devenir une sorte de nouveau Far-West, soumis au bon vouloir et aux exactions d’organisations criminelles en tout genre. Mais surtout, le marché intérieur argentin est en plein boom, notamment dans la capitale de Buenos Aires. Or sans surprise, les luttes pour le contrôle du moyen et micro-trafic ainsi que des zones de deal ont transformé certaines périphériques des grandes agglomérations en zones de haute insécurité et parfois en champs de bataille entre bandes délinquantes, avec pour premières victimes les populations de la zone. S’ajoute à tout cela une corruption qui gangrène les autorités, en ville donc mais aussi dans les milieux ruraux situés sur les routes du trafic. En soi, le phénomène n’est pas forcément nouveau mais acquiert depuis ces dernières années une dimension préoccupante que la crise profonde que connaît l’Argentine n’a fait qu’amplifier.

Le rôle de l’armée

Près d’un an après son élection, le président Mauricio Macri vient donc de confirmer son intention, déjà évoquée sur ce blog, d’associer les Forces Armées à la lutte contre le trafic. En théorie, pour des raisons liées à la participation de triste mémoire des Forces Armées nationales dans la sécurité intérieure, celles-ci sont interdites de toute participation directe dans le domaine, qu’il s’agisse de troubles intérieurs, de terrorisme ou de narcotrafic. En réalité, comme le rappelle très justement le site Defensa.com, les Forces Armées participent déjà à des opérations d’interdiction, à travers l’apport logistique qu’elle fournisse à la Gendarmerie engagée depuis 2011-13 dans l’opération Escudo Norte, bouclier nord, sensée limitée la contrebande passant par les frontières boliviennes, paraguayennes et brésiliennes. Le bilan de cette opération, et de la participation indirecte des Forces Armées dans le cadre de celle-ci, n’est cependant pas fameux. D’abord, les résultats sont maigres, mais surtout, en l’absence d’instructions précises et de moyens, tout le monde s’accorde à reconnaître que ces opérations, essentiellement réalisées sous forme de patrouilles, n’ont surtout pour but que de permettre à ceux qui les effectuent de toucher des primes en évitant tout contact ; primes qui, soit-dit en passant, n’ont toujours pas été versées et qui risquent à la longue de gréver fortement un budget de la Défense pourtant déjà mal en point.

L’ambition du président Macri

L’ambition affichée du président Macri serait bien sûr de réformer ce système inefficace et d’obtenir une révision de la loi de Sécurité Intérieure lui permettant une fois pour toutes d’engager officiellement et pleinement les Forces Armées dans la lutte contre le trafic. Au vu des réticences d’une partie de la société argentine à ce propos, cette révision n’est pour l’heure pas acquise. De plus, même en cas de succès, il conviendra de définir très exactement le cadre de la mission attribuée aux Forces Armées et les moyens sensés la permettre. La “Guerre contre les Drogues”, concept promu par les Etats-Unis depuis les années 1980 et en faveur au sein de l’entourage du président américain, américanophile s’il en est, reste dans la pratique un mot d’ordre certes séduisant mais très flou et mérite qu’on le précise : s’agit-il de lutter contre la contrebande le long de la frontière nord et dans les ports ? Dans ce cas, il va sans dire que les Forces Armées argentines devront connaître une réforme en profondeur, recevoir une instruction adaptée et que de lourds investissements devront être effectués pour la doter du matériel nécessaire à la réalisation de cette mission. L’état actuel des finances nationales, alors même que le pays est virtuellement privé d’aviation digne de nom, risque de rendre la chose difficile… S’agit-il au contraire de patrouiller les rues des quartiers les plus miséreux et d’y affronter les bandes qui les affligent ? Dans ce cas, la question des règles d’engagement devra à tout prix être définie dans les moindres détails afin d’éviter les dérapages fâcheux. Si la population s’inquiète, des militaires ont déjà officieusement fait part de leurs craintes de se retrouver un jour devant des tribunaux.

L’expérience régionale

Bien sûr, l’Argentine, qui fait exception à la règle sur le Continent en termes d’engagement militaire contre le narcotrafic, pourra s’inspirer des nombreuses expériences de ses confrères. Toutefois, il faut bien l’avouer, celles-ci sont loin d’apporter les résultats attendus. Parmi les multiples conséquences notables dans le domaine, au Mexique, en Colombie, au Salvador ou ailleurs, on retiendra le fait que la militarisation de la lutte, si elle n’est pas à l’origine de la violence comme on le lit parfois, en est certainement un catalyseur, de même qu’elle entraîne souvent une militarisation des organisations criminelles. D’un point de vue strictement militaire, si la lutte antinarco s’accompagne en général de revalorisation de budget et de salaires et de l’acquisition de nouveau matériel, elle est par ailleurs perçue comme une tâche particulièrement ingrate et qui éloigne les militaires de leurs responsabilités fondamentales. De plus, le contact avec le crime, plus encore celui du narcotrafic et de ses revenus millionnaires, rend en général les institutions qui l’affrontent très perméables à la corruption, sans même évoquer le cas de membres des autorités qui franchissent le pas et passent au service du narco. Enfin, est-il nécessaire de rappeler qu’après près de 30 ans de militarisation de la lutte dans certains Etats, et des milliers d’opérations, de saisies et de morts de tout côté, le narcotrafic en soi se porte en général tout aussi bien, si ce n’est mieux.

En bref, l’engagement des Forces Armées dans la lutte contre le narcotrafic et la délinquance qui y est associée, en Argentine ou ailleurs, est donc une question épineuse, complexe et qui sous les atours d’une solution radicale, pose parfois plus de problèmes qu’elle n’en résout…

 


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