Au Mexique, les autorités semblent s’inquiéter de l’apparition de guérillas dans le pays : c’est en tout cas ce qu’affirme le site Contralinea sur la base des derniers Agendas Nacionales de Riesgos (“agendas nationaux des risques”), établis par le Centre d’Investigation et de Sécurité Nationale (CISEN), auxquels le site aurait eu accès.

En soi, le phénomène n’a rien de nouveau et il serait plus correct de parler de résurgence. Des guerres d’indépendance du Mexique au XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui, en passant bien sûr par la Révolution de 1910, les mouvements de guérillas n’ont jamais vraiment disparu. Tout au plus  leurs revendications, populaires et souvent indigénistes, ont-elles pris une couleur globalement socialiste au cours du temps. Il s’agit en tout cas d’un phénomène de fond, dont les résurgences cycliques accompagnent les crises et évolutions du pays.

La Guerre Sale

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Lucio Cabañas (1938-74), icône des guérillas des années 1970

L’un des épisodes les moins connus de cette histoire est probablement celui dit de la “Guerre de base intensité” ou “Guerre Sale”pendant la décennie des années 1970. Souvent influencés par les expériences d’obédience communiste alors très actives dans la région, notamment au Guatemala, de nombreuses organisations sont alors apparues dans le pays: bien que ne constituant aucune menace sérieuse, du fait du manque de moyens, d’effectifs et d’audience très limités, ces mouvements armés ont été l’objet d’une réponse extrêmement brutale de la part des autorités qui les ont écrasés un à un, au cours d’une guerre clandestine émaillée de centaines voire de milliers de disparitions, notamment après passage dans des centres secrets de rétention. Evidemment, cette offensive générale de l’Etat, alors contrôlé par le tout puissant PRI issu de la Révolution, a aussi fourni l’occasion de s’attaquer à l’ensemble de tous les mouvements contestataires, notamment agraires et indigènes, sans que ces derniers soient nécessairement liés à la guérilla ou promeuvent la lutte armée. L’anonymat des victimes, le caractère rural et populaire de celles-ci ont permis à l’opération, longtemps niée par les autorités, de rester en grande partie secrète : il a fallu attendre le gouvernement du président Vicente Fox (2000-2006) pour qu’une commission lève le voile sur une partie de ce guerre, sans toutefois conduire à des actions légales contre les auteurs des forfaits ni permettre d’en connaître l’ampleur . A noter que l’essentiel de l’action anti-subversive a alors été porté par l’armée et les différents services de sécurité, notamment par la défunte Direction Fédérale de Sécurité (DFS), en relation étroite avec le grand frère américain.

L’EZLN

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L’EZLN, 2016

Bien plus connu du grand public est l’épisode de l’apparition de la guérilla zapatiste dans le Chiapas, au début de 1994 : il faut dire que le fameux sous-commandant Márcos a alors révélé des dons incontestables dans le domaine de la communication, notamment par un usage précurseur d’Internet, déclenchant un mouvement de sympathie important pour ce mouvement rural et indigène dont les grands médias occidentaux se sont faits les porteurs. Ceci n’a pas empêché l’EZLN de ployer sous le poids de la répression tous azimuts enclenchée par le gouvernement dont le massacre d’Acteal en 1997 n’est que l’aspect le plus connu. Toutefois, la popularité du mouvement à l’international a probablement permis la survie de celui-ci, d’autant plus que l’ELZN a vite renoncé aux opérations armées pour se concentrer sur la revendication politique et l’action sociale dans la région. Aujourd’hui, la situation dans le Chiapas reste confuse, avec des tensions fortes, non seulement entre EZLN et potentats locaux mais aussi à l’intérieur même du mouvement de certains groupes dissidents. On notera que l’EZLN vient par ailleurs d’annoncer sa volonté de présenter une candidate aux élections présidentielles de 2018, sans aucune chance de victoire bien sûr, mais pour donner une plus large diffusion à son combat.

Une résurgence souterraine ?

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Ejército del Pueblo Revolucionario Insurgente (ERPI, 2014)

Toujours est-il qu’au-delà des affirmations de Contralinea et d’autres médias, il semble bien que depuis quelques années, les autorités mexicaines s’inquiètent de l’organisation de mouvements armés revendicatifs dans le pays. La plupart sont issus de scissions de mouvements plus anciens, notamment de l’Ejército Popular Revolucionario (EPR), ou armée du peuple révolutionnaire, créée dans les années 1990 après le massacre de paysans par la police à Aguas Blancas (Guerrero, 1995) et considérée comme encore active, même si le mouvement est en sommeil depuis 2007-10. Les nouveaux mouvements se concentrent dans les régions traditionnelles de l’activisme armé que sont le Chiapas bien sûr, mais aussi le Oaxaca, le Guerrero ou encore le Michoacán, sur la côte Pacifique du pays. Il s’agit avant tout de groupuscules aux effectifs très réduits, estimés à une cinquantaine au total mais reliés à une demi-douzaine d’organisations de taille moyennes. Ces mouvements sont actuellement des réseaux dormants, limitant leur action à quelques faits d’armes mineurs et surtout à la publication de communiqués.

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Carte des guérillas en 2016 (Contralinea, lien en fin d’article)

De l’avis général, cette activité souterraine correspondrait à une phase de réorganisation : mais il est certain qu’elle répond aussi à la nécessité de faire profile bas dans des régions saturées d’organisations criminelles, souvent liées aux forces de sécurité locales et autres, (au point de parfois se confondre avec elles) et dont le potentiel belliqueux est sans comparaison avec celui des guérillas. A ce titre, on se souviendra que les organisations de contrebande et narcotrafiquantes des années 1970 ont souvent travaillé de concert avec les autorités et en particulier avec le DFS lors de la Guerre Sale.

Le cas des Autodéfenses

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Le Docteur Mireles, des Autodéfenses du Michoacán

On ne confondra pas non plus ces mouvements de guérilla avec les divers groupes d’Autodéfenses apparus dans le Sud-Ouest depuis quelques années. Ceux-ci agissaient au grand jour, souvent à visage découvert : dans leur discours, ils se présentaient clairement comme une réponse armée contre l’oppression et l’impunité des bandes criminelles, en l’absence d’autorité de l’Etat. Ces groupes n’ont pas développé ou seulement de manière limitée un discours révolutionnaire, avant que, comme on le sait, ils soient finalement repris en main par l’État fédéral et les instances locales, à travers un usage subtile de répression (comme par exemple le massacre d’Apaztingán en janvier 2015) et d’instrumentalisation. Les leaders historiques de l’Autodéfense se trouvent actuellement sous les barreaux ou sous étroit contrôle judiciaire, alors que leurs mouvements ont été transformés en auxiliaires des polices locales et dans le même temps largement pénétrés par les organisations criminelles qui agissent de concert avec ces mêmes forces de sécurité. Cependant, au début 2016, l’apparition publique dans le Michoacán d’un mouvement de guérilla nommé “Insurrection pour le Salut Institutionnel et Social” (IRIS), engagé dans la lutte contre la corruption et la criminalité, pourrait être perçu comme un rapprochement entre les préoccupations des Autodéfenses et celles des guérillas, même si depuis l’IRIS n’a pas refait parler d’elle.

Une menace secondaire…

On pourra en tout cas se surprendre de l’apparente importance accordée par le gouvernement, ces derniers temps, à la possible résurgence de mouvements de guérilla. Bien sûr, il appartient à l’Etat d’anticiper tous les risques et le contexte actuel de crise généralisée que connaît le pays pourrait fournir a priori un terreau fertile pour des mouvements rebelles. Toutefois, face aux défis posés par les grandes organisations criminelles et les multiples bandes délinquantes qui tiennent en coup réglée de larges portions du territoire, la menace potentielle constituée par les guérillas semble tout à fait mineure. Et cela, quoiqu’en pensent ceux qu’enthousiasme la réactivation de ces mouvements  ou au contraire l’armée et les autres forces de sécurité dont les réflexes anti-subversifs acquis lors de la Guerre Froide n’ont pas diminué.

Les organisations criminelles et leurs relais locaux constituent à l’évidence une préoccupation de premier plan et potentiellement fatale pour la société mexicaine, donc indirectement pour l’Etat, même s’il est sûr que ces groupes n’ont aucune prétention subversive a priori. Et l’impunité dont ils jouissent dans leur ensemble, face à l’inaction complice ou contrainte des autorités, et cela même lorsqu’ils s’attaquent aux représentants du pouvoir, contribue à en faire une menace prioritaire.

Pour plus de détails concernant l’état actuel du pays, on lira entre autres notre article consacré à l’affaire d’Ayotzinapa et au contexte de violence que connaît le Mexique en général ou encore celui que nous avons consacré aux Zetas.

 


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