Souvent objet de moqueries, la propension de la Bolivie au coup d’état est un fait. En 1980, au moment du coup d’état de la cocaïne mené par le général Luis García Meza Tejada, la presse en avait d’ailleurs dénombré 189. Sorti d’un chapeau, ce chiffre n’est pourtant pas si loin de la vérité, le total réel dépendant bien sûr du mode de calcul entre coups d’état réussis ou non, “révolutions de palais” ou prises brutales du pouvoir, ou encore “coups d’état dans le coup d’état”. Bien sûr, on aurait tort d’en sourire, même si les Boliviens eux-mêmes savent traiter du sujet avec humour : l’instabilité chronique que ces changements de pouvoir révèlent ainsi que les conséquences souvent tragiques sont une chose toute à fait sérieuse. Mais surtout, il faut rappeler que ces coups d’état ont toujours été le fruit de tensions et de rapports de force bien réels, d’enjeux politiques majeurs, avec ou sans influence extérieure, et non pas simplement -ou pas seulement- le résultat des ambitions débordantes de tel ou tel général ou leader civil. Les coups d’état ont du sens ainsi que leur logique propre comme l’illustre par exemple ce fameux 6 octobre 1970, au cours duquel le pays a vécu sous la conduite de 6 présidents.

Ovando, reconstructeur des Forces Armées

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Le Gl Alfredo Ovando

 

Pour appréhender le coup d’état d’octobre 1970, il convient de remonter un peu en arrière, lorsque la Révolution nationaliste de 1952 s’impose contre l’armée, laquelle se trouve alors réduite au strict minimum vitale, le tout accompagné de mille humiliations visant à lui faire payer le prix de longues années au service de l’oligarchie et à la soumettre. Les membres de l’institution encaissent le coup, souffrent mais résistent, en particulier un officier d’état-major prometteur, Alfredo Ovando Candia  : né en 1918, il a participé à la guerre du Chaco à l’âge de 15 ans : patiemment, il convainc ses camarades de tenir le coup et de serrer les dents, pendant qu’il convainc le nouveau pouvoir de la nécessité de faire confiance à l’armée et de la remettre en route, chose acquise après quelques années. Ovando n’est pas le seul à travailler au relèvement de l’armée, loin de là, et d’autres facteurs essentiels, comme la pression américaine, jouent certainement un grand rôle. Mais c’est bien lui qui en apparaît comme le grand orchestrateur. Gravissant un à un les échelons de l’institution jusqu’à devenir commandant en chef des Forces Armées en 1963, à la demande de Washington, il mène au grand jour l’oeuvre de réforme et de modernisation de l”institution ; et dans l’ombre, promet à ses camarades un prompt retour de l’armée au pouvoir… A peine certains notent-ils que les multiples démonstrations de loyauté dont il fait preuve envers le pouvoir révolutionnaire dénote une capacité certaine à la dissimulation, que d’aucuns qualifieraient de duplicité. Toujours est-il que petit à petit, l’institution retrouve son potentiel. Et en novembre 1964, le duo formé par Ovando et un ambitieux général des Forces Aériennes, le général René Barrientos Ortuño, ramène comme prévu l’armée au pouvoir.

Le duel Barrientos-Ovando

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Ovando et Barrientos

Les tensions existant entre les deux meneurs de cette marche victorieuse sont perceptibles dès le premier jour, lorsque le très charismatique et populaire Barrientos emporte la présidence contre Ovando, certes auréolé du travail effectué pour aboutir à cette reconquête, mais jugé trop terne et réservé pour se retrouver sur le devant de la scène. Ovando conserve toutefois le commandement en chef, après tout instrument de pouvoir réel, mais ne cache sa frustration. Par la suite, les différends entre les deux hommes que tout opposent ne font que se renforcer. Au delà des questions personnelles, ces oppositions reflètent également le bouillonnement politique et idéologique qui agite alors  l’institution. D’un côté, les partisans d’un régime militaire classique, garant de l’ordre établi, celui de l’oligarchie, laquelle est intimement associée au pouvoir sous des dehors démocratiques, mais sans exclure pour autant une certaine dimension populaire, ou populiste diront certains. C’est la ligne Barrientos. De l’autre, ceux qui voudraient faire de l’armée l’acteur du changement et du développement du pays, en piochant dans le répertoire de la gauche nationaliste autant que dans celui de l’extrême droite fascisante, dont Ovando a été proche dans sa jeunesse. Si le peuple est sensé en être le bénéficiaire, on notera toutefois l’élitisme et la verticalité de ce projet militariste. C’est bien sûr ce courant qu’Ovando anime. Comme on le voit, les contradictions entre les deux groupes autant qu’à l’intérieur de chacun d’eux sont nombreuses, les grands écarts aussi : seuls l’ultranationalisme et l’anticommunisme version US semblent maintenir la cohésion de l’ensemble. En 1967, la guérilla du Che, quoique rapidement écrasée, divise plus encore l’armée quant à la marche à suivre, une fois la victoire acquise. La rupture est consommée et mène à une tension extrême qui se conclue en avril 1969 par la mort suspecte de Barrientos dans un accident d’hélicoptère. La voie est libre et après quelques mois à préparer le terrain et fourbir ses armes, Ovando s’empare du pouvoir sans coup férir, le 26 septembre 1969.

Le Mandat des Forces Armées

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Le ministre Quiroga, signant le décret de nationalisation

Le régime qui se met en place n’a aucune prétention à se donner une façade démocratique : au nom d’un Mandat Révolutionnaire des Forces Armées élaboré sous sa supervision, le nouveau président Ovando entend mener le pays  sur le chemin du développement et de la prospérité. Le cabinet qu’il rassemble est à l’image du personnage, du moins de ses contradictions : on y trouve autant d’intellectuels de la gauche nationaliste et de militaires progressistes que d’officiers représentants les tendances les plus dures et extrêmes-droitières de l’armée. Dans un premier temps, c’est la première composante qui s’impose. Dès octobre 1969, sous la conduite du ministre socialiste Marcelo Quiroga Santa Cruz, les biens pétroliers de la Gulf Oil Co., puissante compagnie pétrolière américaine, sont nationalisés. Pour le Etats-Unis, qui avait vu sans déplaisir leur précieux contact succéder à l’incontrôlable Barrientos, c’est le coup de poignard dans le dos. La machine américaine se met en branle pour le ramener dans le droit chemin ou le renverser, d’autant plus qu’au Pérou voisin, le général Juan Velasco Alvarado leur donne à la même époque du fil à retordre.

Valse-hésitation et déceptions

Dans un premier temps, Ovando semble tenir la ligne, mais assez rapidement se ravise sous la pression conjuguée de ses camarades les plus réactionnaires et de l’ambassade. Le groupe de gauche est bientôt éjecté du pouvoir. Seulement, la mesure ne semble satisfaire personne. D’autant plus que la suite, loin d’assumer le virage adopté, Ovando se signale surtout par une conduite hésitante, visant à ménager toutes les parties en présence. Pour l’homme de l’ombre habile et le conspirateur qu’il était, ce genre de pratiques pouvaient se révéler bénéfique, mais à la lumière du pouvoir, cette manière de faire se révèle pour le moins déconcertante. La déception est grande, autant pour ceux qui valorisaient le caractère progressiste du projet de septembre 1969 que pour ceux qui en appréciaient le caractère militariste et autoritaire. Au sein de l’armée où la figure globalement révérée d’Ovando avait conduit à un soutien presque unanime lors du coup d’état, le désarroi est encore plus grand. Ceci donne rapidement lieu à des conversations discrètes, notamment chez les officiers supérieurs. A “gauche”, pour employer la terminologie en usage à l’époque, on se plaint de l’abandon des ambitions de départ : mais le respect envers le général est encore trop grand pour penser à le renverser, d’autant plus que les candidats à une éventuelle succession ne sont pas légion. A “droite” par contre, les prétendants abondent, en particulier chez les hommes de confiance du général, ceux dont il a le plus favorisé la carrière et qui -ils ont été à bonne école- n’en continuent pas moins à faire acte de loyauté envers le président en toute circonstance, tout en commençant à conspirer contre lui : on cherche un substitut donc, le tout, sans surprise, avec l’aide de l’oligarchie traditionnelle et des Etats-Unis.

La conspiration

Or dans le même temps, l’extrême-gauche étudiante alors en pleine expansion lance une nouvelle guérilla à Teoponte, dans les confins du Nord-Ouest, au mois de juillet 1970. C’est un fiasco tragique et les apprentis guérilleros sont vite annihilés autant par l’armée que par la nature hostile, le manque de préparation ou encore les conflits internes au groupe. Mais pour la droite dans son ensemble, l’événement démontre que les errements progressistes d’Ovando n’ont fait qu’ouvrir la porte à la subversion, ce qui d’après eux confirme la nécessité d’un changement rapide de président. Au sein de l’armée, les plus extrémistes se prennent à rêver d’un régime militaire des plus durs, débarrassé de prétentions révolutionnaires et qui écraserait une fois pour toutes la subversion croissante. Or, ce projet de coup d’état, essentiellement conçu dans les hautes sphères de la société civile comme militaire, reçoit bientôt le renfort d’un groupe bien particulier de jeunes officiers.

Formés pendant la Révolution de 1952, ces derniers ont développé des positions politiques et idéologiques complexes, en rupture à les simples logiques de droite et gauche que l’on prête souvent à leurs aînés : plusieurs groupes existent en réalité, recouvrant un large spectre d’idéaux politiques. Mais c’est le plus radical, conduit par le major Humberto Cayoja Riart qui répond présent en 1970 : Cayoja est un officier brillant et tout le monde s’accorde à penser qu’il est promis à un grand avenir, non seulement au sein de l’institution militaire, mais aussi en politique. Il possède une influence notable sur ses pairs et a même créé une sorte de loge rassemblant camarades de promotion et subalternes : ultra-nationalistes, anticommunistes à tout rompre, ils rêvent d’un socialisme purement national, mené d’un main de fer par l’armée, afin de donner au pays l’avenir qu’il mérite : en bref, ce que semblait annoncer l’avènement d’Ovando mais dans une version poussée à l’extrême. Bien sûr, ils partagent les inquiétudes de leurs aînés concernant la subversion gauchiste et la volonté d’user de méthodes radicales pour s’en défaire. Mais dans leur for intérieur, ils entendent aussi se débarrasser de la haute hiérarchie militaire et au-delà, de  l’oligarchie civile dans son ensemble qui, à l’instar des militants de l’extrême-gauche, ne constituent d’après eux qu’une expression du même problème. Pour l’heure toutefois, ces hommes n’arborent au mieux que le grade de major et cette deuxième phase semble prématurée : en attendant la priorité, c’est donc de se défaire d’Ovando, quitte à pactiser à des officiers supérieurs et une oligarchie que dans le fond ils exècrent.

Une révolution de palais

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Le Gl Rogelio Miranda

Durant plusieurs semaines, les discussions entre les différents groupes conspirateurs vont bon train . On se met d’accord sur un coup d’état a minima, mené depuis l’Etat-Major. Après tout, en théorie, le général Ovando ne gouverne que par la grâce du Mandat que lui ont conféré les Forces Armées. Il est donc prévu que le Haut-Commandement lui fasse tout simplement savoir qu’il est relevé de ses fonctions, à l’occasion de l’anniversaire de son accessions au pouvoir, le 26 septembre. La logique voudrait alors que la succession retombe sur le commandant en chef des Forces Armées. Cependant, parce que celui-ci était occupé depuis le précédent coup d’état par un officier classé à gauche, le général Juan José Torres González, les conspirateurs ont manoeuvré habilement en juillet pour tout bonnement supprimer la fonction. C’est donc le commandant en chef de l’armée de terre, le général Rogelio Miranda Validivia, qui doit être porté au pouvoir, eu égard à la suprématie de cette arme sur les autres. L’homme est un excellent officier, respecté au sein de l’institution, mais de tous les prétendants, c’est loin d’être le plus “politique” ; en clair celui disposant des meilleurs contacts au sein de la société civile ou de l’ambassade américaine. Et le fait est qu’il ne semble pas non plus doté des qualités propres à faire un président. Mais pour l’heure, cela fera l’affaire, d’autant plus que tout le monde est d’accord sur le fait qu’il convient de donner au coup d’état une apparence de succession institutionnelle, plutôt que d’ouvrir la foire d’empoigne des prétendants au trône.

Le major Cayoja lance la rébellion

A l’approche du 26 septembre 1970, les dernières mises au point ont lieu mais alors que le coup d’état va avoir lieu, un événement inattendu vient tout compromettre. Le fils handicapé du président qu’il chérissait par dessus tout est tué dans un accident d’avion, alors qu’il faisait un vol d’agrément au dessus du lac Titicaca, en compagnie d’un aide de camp. Ovando est effondré, le pays est en deuil. Dans ce contexte, impossible de le renverser, il faut repousser. Ceci n’est pas du goût du groupe des jeunes officiers mené par le major Cayoja qui craignent à tout moment de voir le complot être mis au jour et qui commencent par ailleurs à douter de la volonté de leurs aînés de passer à l’action. Au delà de l’impatience de la jeunesse, il faut aussi dire qu’en cas d’échec, ce sont les officier supérieurs qui ont le plus à perdre, en étant rayé des cadres de l’armée à quelques années de la retraite. Pour les plus jeunes, l’espoir existe toujours d’être réintégré à moyen terme. Toujours est-il que le 4 octobre 1970, une fois la période de deuil passée, Cayoja lance le mouvement depuis le Quartier Général de Miraflores. Alors que les unités militaires de La Paz et alentour sont mises en état d’alerte, le major lit à la radio un communiqué dressant un bilan peu flatteur de la présidence Ovando et exigeant sa destitution. Faisant mine d’être surpris, l’Etat-Major se réunit en urgence et examine la demande à laquelle bien sûr il se déclare favorable.

Ovando résiste

La proclamation subversive agit comme un électrochoc sur le général Ovando qui restait prostré depuis la mort de son fils. Le voilà qui interrompt sa visite officielle à Santa Cruz, dans l’Est du pays, et rentre au plus vite à La Paz : il réaffirme haut et fort son pouvoir et entreprend de contrer le putsch. Prudent comme toujours, avant de revenir, il a pris soin de sonder les opinions des différentes garnisons des Forces Armées. Or cette consultation lui a révélé que si le coup de force dispose d’appuis importants, il est loin de faire l’unanimité : les réunions organisées pour définir la marche à suivre, entre les différentes branches des Forces Armées comme au sein de chaque unité et dépendance de celles-ci, montrent en effet que l’institution est profondément divisée, même à La Paz, a priori acquise aux conspirateurs.

La surprise d’El Alto

La grande surprise, c’est d’abord la position des Forces Aériennes (FAB) : modelés par Barrientos et doutant encore du rôle d’Ovando dans la mort de celui-ci, les membres de la Force, dans leur grand majorité, se rangent pourtant du côté du président en titre. Hors de question pour eux de voir la droite dure de l’armée de terre prendre les rênes du pouvoir. Sur les hauteurs d’El Alto, au dessus de La Paz, le Groupe Aérien de Chasse (GAC), commandé par le colonel Herbert Olmos Rimbaud, menace même l’Etat-Major de représailles et fait préparer ses avions. Dans le doute, connaissant les liens qui unisse Olmos et Ovando, les putschistes avaient néanmoins prévu une parade. L’idée était que le puissant régiment d’infanterie motorisée Max Toledo, stationné aux abords du lac Titicaca et acquis à la rébellion, se déplace vers El Alto et se déploient sur les pistes de la base aérienne. Seulement, quand ils arrivent en vue de la base , une surprise de taille les attend. Les hommes du colonel Mario Adett Zamora Claros découvrent en effet que les installations du GAC sont gardées par le régiment d’artillerie Bolívar alors qu’ils devraient normalement se trouver en garnison aux abords du Lac, non loin de la caserne du Max Toledo justement.

En fait, lors d’une réunion préliminaire des conspirateurs, le major Simón Sejas Tordoya, commandant du Bolívar, avait clairement fait savoir qu’il s’opposerait au putsch. Officier aux états de service impeccables, issu de milieu populaire, respecté par ses subalternes et par ses troupes, l’homme n’a jamais fait mystère de ses opinions de gauche. Mais la menace qu’il constituait n’a pas été prise au sérieux, d’autant plus que l’unité, bien que conséquemment dotée question artillerie, ne disposait pas de moyens de locomotion. Or, à la faveur de la nuit, Sejas a fait intercepter tous les bus et autres camions passant devant sa caserne, sur lesquels il a chargé hommes et matériel. La route vers La Paz a été un parcours semé d’embûches : du matériel a été perdu, des véhicules sont tombés en panne et l’un d’eux a même fini fini au fond d’un ravin. Mais le voilà maintenant solidement posté sur les hauteurs d’El Alto, compromettant avec ses compagnons du GAC les plans putschistes.

Le statu quo

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Le major Rubén Sánchez

En ville même, à La Paz, hormis le régiment Ingavi commandé par le lieutenant-colonel Miguel Ayoroa Montaño et en charge de la sécurité du GQG, la confusion règne. Le régiment d’infanterie andine Murillo est divisé et le prestigieux Collège Militaire, commandé par le colonel Hugo Bánzer Suárez, acquis au putsch, n’a pas grand chose à offrir que les cadets de l’école, jeunes hommes de 16 à 20 ans qu’on hésite à s’engager dans un affrontement. De son côté, le régiment d’infanterie Colorados qui garde le Palais présidentiel prend fait et cause pour Ovando et se déploie autour de la place Murillo pour en interdire l’accès aux putschistes. Il faut dire qu’il est commandé par le major Rubén Sánchez Valdivia : sous-officier devenu officier à la faveur de la Révolution de 1952, révolutionnaire dans l’âme, l’homme est prêt à tout pour s’opposer au coup d’état qu’il qualifie de “fasciste”. La situation est donc bloquée ! Depuis son domicile où il se trouve sous bonne garde, le général Ovando en profite pour démettre le général Miranda, figure visible du putsch. Ce dernier répond en lui niant toute autorité et se proclame président. Dans la nuit, des discussions tendues ont lieu entre les deux camps et on convient finalement d’organiser une réunion de tous les officiers de la garnison de La Paz pour le lendemain.

Le triumvirat

Le 5 octobre au matin, la réunion a lieu dans une ambiance houleuse. Faute d’accord, on décide de mettre la décision au vote : or à la surprise générale, les officiers décident à une écrasante majorité la destitution d’Ovando mais aussi de Miranda ! Evidemment, l’un comme l’autre refusent le verdict des urnes et on commence à craindre sérieusement un affrontement. La journée entière est d’ailleurs dédiée à de nouvelles tractations visant à éviter le conflit : l’impasse créée conduit alors certains à imaginer une troisième solution, à savoir la mise en place d’un triumvirat dirigé par les commandants des trois armes, l’Amiral Waldo Albarracín Crespo de la petite Force Navale, le général Fernando Sattori Ribera des Forces Aériennes et le général Efraín Guachalla Ibañez, nommé en remplacement de Miranda à la tête de l’armée. Miranda comme Ovando s’accrochent encore mais le compromis semble offrir une porte de sortie honorable et reçoit l’assentiment de nombre d’officiers d’un camp comme de l’autre. Au matin du 6 octobre, le major Sánchez accepte donc de remettre le Palais aux cadets du Collège Militaire, qu’on s’est finalement décidé à employer et le triumvirat s’y transporte immédiatement.Les trois généraux deviennent donc présidents, alors même qu’Ovando et Miranda le sont encore…

De plus, alors que la composition du nouveau gouvernement se diffuse sur les ondes, le groupe d’El Alto découvre à sa grande stupeur que celui est, en contradictions avec les accords passés, composé essentiellement de putschistes, parmi lesquels le major Cayoja qui hérite du ministère de l’intérieur. Or, entre temps, le groupe résistant au coup a reçu le soutien du régiment parachutiste de Cochabamba, le CITE, dont un bataillon est venu renforcer ses effectifs, sous la conduite du capitaine Sergio Osinaga Zámbrana. S’y ajoute l’arrivée inattendue du colonel Constantino Valencia Oblitas, venu de Teoponte où lui etr ses hommes en finissaient avec les derniers guérilleros encore vivants. C’est peu en tout, mais assez pour prétendre changer la donne. A peine entendent-ils la proclamation du nouveau gouvernement que Sejas et ses compagnons ordonnent le branle-bas de combat au cri de “trahison” !

Le général Torres

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Les “Mustang” du GAC

Immédiatement, le colonel Olmos et ses équipiers décollent et, aux commandes de leurs F-51 Mustang, effectuent des passes rasantes et des piqués au dessus du GQG et du Palais. Ils déchargent leurs mitrailleuses en l’air et une pluie de balles et de douilles s’abat en centre-ville. Dans le même temps, Sejas annonce un bombardement imminent alors que le colonel Valencia menace de descendre en ville et de faire un carnage avec ses unités anti-guérilla. En réalité, il n’est venu accompagné que de quelques hommes mais la menace est prise au sérieux. C’est assez en tout cas pour affoler le nouveau gouvernement qui s’enfuit du Palais. La plupart trouvent refuge au GQG, à l’exception du général Sattori, commandant des FAB, qui pris en porte-à-faux depuis le début, se décide finalement à rejoindre le groupe d’El Alto. C’en est fini du triumvirat. Mais pour ceux d’El Alto, il reste encore à trouver un candidat valable pour s’y substituer. En effet, les hommes ont d’abord pris la défense d’Ovando, mais celui.ci a préféré jouer cavalier seul, négociant dans l’ombre avec les putschistes sans en référer à eux. Pire, au moment où la tension est à son maximum, on apprend qu’il vient de trouver refuge dans une ambassade, attitude qui pour ceux d’El Alto est perçue comme une désertion. C’est là qu’on se souvient du général Juan José Torres, l’éphémère commandant en chef d’Ovando, qui depuis le début du putsch a trouvé refuge à la base aérienne, persuadé qu’on allait l’arrêter. Un petit groupe court à sa recherche et le trouve tranquillement assis dans un hangar, en attente d’un avion pour l’intérieur du pays. On le ramène presque de force au centre de commandement pour lui annoncer qu’il est “président”. Surpris, Torres finit par accepter de bonne grâce. Immédiatement, il empoigne la radio et fait connaître au pays une déclaration improvisée dans laquelle il appelle toutes les forces opposées au coup d’état à se joindre à lui, devenant ainsi le sixième président de la journée.

Un acteur inattendu

Or c’est là qu’intervient un acteur inattendu, le peuple. Depuis le 4 octobre, la population a vécu dans l’expectative et dans l’angoisse, au gré des communiqués contradictoires émis par les militaires. Cependant, le mouvement social, étouffé depuis nombreuses années, n’est pas resté les bras croisés. C’est en particulier le cas de la puissante Centrale Ouvrière Bolivienne (COB), dirigée sans partage par le leader des mineurs Juan Lechín Oquendo. Si Ovando ne trouvait pas vraiment grâce à leurs yeux, l’éventualité de voir les putschistes triompher leur a semblé encore plus inquiétante. Depuis quelques jours, ils se sont donc préparés à lancer une grève générale contre le coup de force. La proclamation de Torres change la donne : l’homme a certes eu des sympathies fascisantes dans sa jeunesse, mais ses positions ont entre temps considérablement évolué vers un nationalisme teinté de socialisme et de tiers-mondisme sincères qui leur convient mieux. Ce n’est pas l’idéal mais à tout prendre, c’est bien mieux que l’autre option. En quelques heures, voilà donc le mouvement social et syndical qui déclare son soutien à Torres et déjà des groupes de militants sortent dans les rues pour bloquer les grandes voies de communication.

Les putschistes se divisent

 

 

Pour les putschistes du GQG, c’est la catastrophe ! La révolution de palais prévue à l’origine pourrait maintenant déboucher sur une Révolution populaire. Or le précédent de 1952 a démontré que l’armée ne pouvait prétendre résister très longtemps à une foule décidée. Plus encore si certains camarades appuient le mouvement. De plus, le camp putschiste est divisé : Miranda y croit encore mais sa destitution a aiguisé les appétits de certains de ses collègues qui ont pensé leur tour venu. C’est le cas du colonel Bánzer, commandant du Collège Militaire ou des anciens ministres d’Ovando, les colonels Edmundo Valencia Ibañez et Juan Ayoroa Ayoroa. Cayoja est pour sa part encore trop jeune, on le sait mais il reste en embuscade. Guachalla et Albarracín, membres du triumvirat, sont disqualifiés a priori mais l’humiliation ressentie annule tout soutien de leur part et ils revendiquent encore leurs titres de président. Enfin, alors que dans le reste du pays, on s’est surtout contenté de suivre de loin les événements, les choses se gâtent à Oruro, ville minière au Sud de La Paz. Apprenant que la garnison locale appuyait le putsch, des étudiants et militants d’extrême-gauche ont tenté d’attaquer les installations militaires. L’armée a tiré dans la foule qui s’est dispersée. Mais venus à la rescousse des assaillants, les mineurs se sont emparés d’une partie des baraquements à coups de dynamite. La situation est extrêmement tendue et pourrait dégénérer plus encore, à Oruro comme ailleurs.

La voie est libre

En bref, il faut se rendre à l’évidence : le coup est un échec, d’autant plus retentissant qu’il est sur le point de conduire à la mise en place d’un gouvernement encore plus progressiste que celui d’Ovando… Reste donc pour les rebelles à négocier une sortie honorable à laquelle s’oppose encore le lieutenant-colonel Miguel Ayoroa, commandant de l’Ingavi mais qui est inévitable. A El Alto, Torres consolide ses positions et reçoit l’allégeance de nombre d’unités de l’intérieur du pays. On s’occupe aussi du Palais présidentiel où les cadets montent encore la garde. Hors de question d’y envoyer les hommes du major Sánchez qui y feraient un carnage. Une intervention inopinée du colonel Olmos permet toutefois de reprendre le contrôle du précieux édifice : descendu seul d’El Alto en voiture, l’homme chasse à coups de poing, de pied et de crosse de pistolet les jeunes élèves-officiers qui prétendaient mener la mission qu’on leur avait confiée jusqu’au bout. Installé dans le bureau présidentiel, Olmos peut appeler tranquillement Torres pour lui dire que la voie est libre.

Torres président

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Torres acclamé

Après plusieurs jours de tension extrême, la descente depuis El Alto de la caravane conduisant le président Juan José Torres au Palais se fait sous les vivas de la foule et dans l’allégresse : “J.J., le peuple est avec toi !“. Le 7 octobre, il prend donc officiellement ses fonctions, annonçant un gouvernement révolutionnaire, reposant sur l’union du peuple et de ses Forces Armées. Au GQG, le lieutenant-colonel Ayoroa résiste encore avant de négocier sa reddition alors que les meneurs du putsch prennent la poudre d’escampette. Pour les putschistes comme au sein de l’oligarchie et de l’ambassade des Etats-Unis, c’est la consternation. Depuis l’ambassade où il a trouvé refuge, Ovando tente pour sa part un dernier coup : il contacte Torres et lui demande la présidence, puisque après tout, ce dernier ne la voulait pas au départ et que le mouvement de résistance avait pour but premier le maintien au pouvoir du vieux général. Torres refuse cependant, ce qui pousse Ovando à prendre contact avec les putschistes pour former une nouvelle alliance ! L’idée est de renverser le nouveau gouvernement et de rétablir la situation telle qu’elle était avant le 4 octobre, sans vainqueurs ni vaincus et en faisant fi des rancoeurs accumulée entre temps. Certains putschistes acceptent sans broncher. Toutefois, le mouvement est vite détecté par les hommes de Torres et ce dernier fait clairement comprendre à Ovando, à l’occasion d’un coup de téléphone menaçant, qu’il ne lui reste d’autre option que l’exil. C’est donc fini pour cette fois-ci !

Solution de compromis ayant la faveur du peuple et d’une partie de l’armée, le gouvernement qu’inaugure le général Torres en octobre 1970 n’est pourtant qu’une construction boiteuse et improvisée. D’un côté, la gauche et l’extrême-gauche en attendent beaucoup plus que ce que le général poourra leur donner et vont s’ingénier dans les mois suivants, presque méticuleusement, à saper son fragile régime. De l’autre, les vaincus d’octobre n’ont pas dit leur dernier mot, bien au contraire. Dès les semaines qui suivent le putsch manqué, une large coalition se met en place réunissant la droite et l’extrême-droite militaire, les classes possédantes ou encore les Etats-Unis ainsi que les dictatures militaires voisines, Brésil et Argentine en tête. A cela il faudra ajouter les partis politiques traditionnels qui maintenu en dehors du processus chercheront à tout prix à revenir au pouvoir. Tous ensemble, ils vont préparer avec minutie et beaucoup de moyens un nouveau coup d’état, cette fois-ci imparable, qui en août 1971, comme un raz-de-marée, mettra brutalement fin à l’expérience Torres. Si le major Cayoja en sera le réel artisan, c’est le colonel Hugo Bánzer qui en profitera, inaugurant une dictature de sept ans, aussi sanglante que corrompue.

 


Pour en savoir plus, notamment sur le contexte général de l’époque, voir la génération des Jeunes Officiers issus du Collège Militaire Gualberto Villarroel : l’armée bolivienne, 1952-85, thèse de Doctorat soutenue par Thierry NOËL, Université Paris VII-Denis Diderot, 2004, sous la direction de M. Jean Piel.

Sources photos autres que collection de l’auteur : 1, 234.

 

 

 

 

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