Deux ans après les faits, l’affaire dite d’Ayotzinapa (Guerrero), aussi connue comme la “nuit d’Iguala“, reste en grande partie un mystère. Que sont devenus les 43 étudiants de l’Ecole Normale Rurale d’Ayotzinapa, après leur capture par la police municipale d’Iguala, dans la nuit du 26 au 27 septembre 2014 ? Qu’a-t-on fait de leurs cadavres dans l’hypothèse malheureusement la plus probable qu’ils ont été assassinés ? Ces questions ainsi que de nombreuses autres restent sans réponse. Deux après, alors que les proches des victimes cherchent encore à connaître la vérité, on peut néanmoins faire un point sur l’affaire.

L’Ecole Normale Rurale Raúl Isidro Burgos

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Ayotzinapa, “berceau de la conscience sociale”

L’Ecole Normale Rurale Rául Isidro Burgos d’Ayotzinapa (Guerrero) n’est pas un centre de formation comme les autres. Elle fait partie de ce réseau d’écoles de formation des instituteurs ruraux créées à la suite de la Révolution mexicaine afin de combler le manque criant de professeurs acceptant d’enseigner dans les zones les plus pauvres et les plus isolées du pays. Ne recrutant que des élèves eux-mêmes issus de ces milieux paysans très modestes, ces écoles fonctionnent de manière originale, presque auto-gérée et on y défend haut et fort les idéaux révolutionnaires, ceux de la Révolution de 1910 autant que ceux des luttes sociales et politiques des années 1960-70. Au delà de simples centres de formation, ce sont aussi des foyers d’agitation politique et à ce titre, la Normale d’Ayotzinapa est considérée comme l’une des plus engagées. Parmi les moments importants de l’année se trouve sans surprise la commémoration du massacre de Tlatelolco, le 2 octobre 1968, jour où l’armée et la police ont ouvert le feu à Mexico sur une foule d’étudiants protestataires, tuant un nombre inconnu d’entre eux, peut-être plusieurs centaines. Depuis, il est courant que les étudiants et militants de gauche se concentrent chaque année dans la capitale pour commémorer les faits et faire connaître leurs revendications.

La question des bus

Or, les étudiants d’Ayzotzinapa, et ils ne sont pas les seuls dans ce cas, ont pour habitude de s’emparer par la force de bus dans toute la région, afin de se rendre à Mexico : des centaines d’étudiants (l’Ecole en compte plus de 500) interceptent les bus sur les routes ou fondent en masse sur les gares routières et s’approprient des véhicules pour faire ensuite le trajet jusqu’à la capitale. Au retour, les bus sont abandonnés ou rendus, pas toujours en très bon état. La pratique peut surprendre bien sûr : les prétextes avancés sont la pauvreté des étudiants, le manque de moyens de l’école et la nécessité pour la société locale de se solidariser avec le mouvement.

En réalité, il s’agit presque d’une sorte de rite de passage, dit-on encouragé par les responsables de l’Ecole, pour former les étudiants à l’activisme. Armés de bâtons, les étudiants usent du nombre et de la menace. Il va sans dire que ceci cause l’exaspération des chauffeurs, séquestrés le temps du voyage, des propriétaires des véhicules et bien sûr des voyageurs privés de moyens de locomotion. En 2011, une opération du genre a d’ailleurs conduit à de violents affrontements, avec pour conséquence la mort de deux étudiants abattus par la police ainsi que d’un employé de station-service après que les étudiants ont mis le feu aux pompes alors qu’ils tentaient de faire le plein sans payer.

Le premier accrochage à Iguala

Toujours est-il que fin septembre 2014, les étudiants d’Ayotzinapa, menés par ceux de dernière année, commencent à écumer les alentours pour s’emparer de moyens de transport. Empêchés par la police plusieurs jours durant, ils finissent, le 26 septembre, par jeter leur dévolu sur la ville d’Iguala où ils arrivent en fin d’après-midi. En peu de temps, ils s’emparent par la force de 5 bus, se dépêchant ensuite de rentrer vers Ayotzinapa, distante d’un peu plus de 100 kilomètres. Cependant, alors que leurs mouvements est suivi en détail par le C4, centre de surveillance mêlant militaires, policiers fédéraux et municipaux de la zone, la police d’Iguala se mobilise rapidement pour les rattraper. Vers 21h30, les 3 premiers bus voient leur chemin bloqué par un véhicule de police : descendus pour le déplacer, les étudiants en viennent aux mains avec les policiers postés aux alentours. Un policier est frappé et ses collègues ouvrent le feu, blessant grièvement un des jeunes hommes et en tuant deux autres. Alors que la fusillade fait rage, le reste des étudiants s’enfuient, cherchant refuge ou assistance partout en ville, notamment dans les hôpitaux et cliniques pour soigner les blessés. D’autres pour leur part entreprennent de rentrer vers Ayotzinapa par leurs propres leurs moyens, avant tout à pied. Prévenu de ce qui vient de se passer, un quatrième bus tente de son côté de venir en aide aux étudiants victimes du premier accrochage. S’approchant de la zone, il se retrouve pris dans le trafic. Cerné par la police, il est vidé, cette fois sans violence, les étudiants recevant l’ordre de disparaître.

Le second accrochage

A Ayotzinapa pendant ce temps, des coups de téléphone avertissent l’Ecole de ce qui se vient de se passer. Un convoi de voitures, menés par les responsables de l’École part alors immédiatement  vers Iguala dans l’espoir d’y récupérer les fuyards. Arrivé sur place vers 23 heures, ce second groupe ne tarde cependant pas à tomber sur les forces policières qui ouvrent le feu contre eux : deux étudiants sont tués à cette occasion. Au même moment, à la périphérie d’Iguala, un car transportant une équipe de football qui venait de jouer sur place, celle de Chilpancingo, capitale du Guerrero, se fait mitrailler par la police, occasionnant la mort d’un footballeur de 15 ans, du chauffeur ainsi que du passager d’une voiture toute proche, victime d’une balle perdue. Se rendant de leur erreur, les policiers appellent les secours avant de disparaître.

Enfin, le cinquième bus transportant des étudiants est quant à lui pris en chasse par la police sur une voie rapide. Les pneus crevés par les tirs de la police, il est contraint de s’arrêter. Les policiers obligent alors les étudiants à descendre : comme on l’apprendra plus tard, deux véhicules de la police fédérale arrivent alors dont les occupants descendent et demandent aux municipaux ce qui se passe. Vite rassurés, ils reprennent la route. L’échange, sur un ton bonhomme, est connu de par le témoignage d’un homme à moto qui par ailleurs photographie la scène. Il s’agit en fait d’un soldat du régiment local, le 27ème d’infanterie, qui comme d’autres a été dépêché en ville pour suivre les événements. Il informe ses supérieurs par téléphone et ses derniers lui conseillent de ne pas s’en mêler, ce qui motive son départ. Ailleurs en ville, des unités de l’armée se déploient : elles font la tournée des centres de santé, interrogent les blessés, les photographient et prennent leur identité avant elles aussi de se replier. Ligotés, les étudiants du cinquième bus ont ensuite été empilés à l’arrière de véhicules de police qui les conduisent en détention. A noter que parce que la place manque, il faut faire appel à la police voisine d’Huitzuco qui en prend en charge une partie.

Le massacre

Voilà pour les faits. Ce qui suit est par contre sujet à caution : d’après la version officielle, établie postérieurement par le Bureau du Procureur Général, les policiers auraient alors averti leurs contacts des Guerreros Unidos, un organisation criminelle et narcotrafiquante locale, dont effectivement les téléphones reçoivent tous une série d’appels au milieu de la nuit. Les policiers d’Iguala et de Huitzuco, accompagnés des truands, auraient concentré les étudiants capturés, une quarantaine, à la décharge municipale de Cocula, localité voisine, avec l’aide de la police municipale locale. Après un bref interrogatoire musclé, ils les auraient abattus. Les policiers auraient alors abandonné ce lieu isolé, laissant aux membres de Guerreros Unidos le soin de brûler les cadavres sur un gigantesque bûcher. La sinistre tâche aurait duré jusqu’au lendemain midi : les truands auraient alors collecté les restes pour aller ensuite les jeter dans la rivière sans Juan, distante de quelques kilomètres.

Le scandale

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Le maire d’Iguala et son épouse

Le lendemain, on s’en doute, le scandale éclate, acquérant bientôt une dimension internationale et devenant vite une affaire d’état : la presse montre immédiatement du doigt José Luis Abarca, maire d’Iguala, ainsi que son épouse, responsable des affaires sociales, du fait de l’autorité du premier sur la police municipale et des liens familiaux de la seconde avec les chefs de Guerreros Unidos. On commence à expliquer que les étudiants seraient en fait venus protester lors d’une cérémonie officielle organisée par le couple, lequel, pour éviter l’affront aurait ordonné à la police municipale d’intervenir. En réalité, si les étudiants ont bien pris la direction du centre où se déroulait l’événement, c’est parce que le trajet de retour l’imposait. Mais il est vrai qu’averti des faits qui venaient de se dérouler dans la gare puis des accrochages postérieurs, le maire a passé la nuit au téléphone, en contact avec sa police. Toujours est-il que le couple municipal est soupçonné d’avoir organisé la répression, cela d’autant plus qu’ils sont coutumiers du fait. On les soupçonne d’ailleurs de la disparition ou de l’exécution d’un certain nombre d’opposants et activistes locaux depuis qu’ils sont en fonction. Quelques jours après le massacre, les deux disparaissent sans laisser de traces.

Evidemment, on accuse vite les autorités de l’Etat du Guerrero comme les autorités fédérales de les avoir laissé partir. Mais surtout, on dénonce l’absence totale de réactions du Président de la République et des autorités. C’est un fait, il faut attendre longtemps pour que soit émis le moindre communiqué à propos du massacre et plus encore pour qu’une enquête de grande envergure soit lancée, sous la pression de l’opinion publique. Traînant visiblement des pieds, les autorités procèdent à des arrestations, quelque 120 à ce jour, entre policiers et membres de Guerreros Unidos, en plus de celle du maire et de son épouse qu’on retrouve finalement à Ciudad de México en novembre. Des aveux sont obtenus, ce qui permet rapidement au gouvernement de mettre fin aux recherches, l’affaire étant dès lors en attente de jugement.

Cependant, du côté des familles et des proches, on est loin d’être satisfait. En peu de temps, les familles se mobilisent pour exiger une enquête plus poussée, ne serait-ce que pour retrouver les corps. Au Mexique comme à l’étranger, ces revendications sont relayées dans les médias ou par des groupes et  personnalités influentes. La tension monte et les familles des victimes, désespérant de l’action des autorités mexicaines obtiennent l’implication d’instances internationales dans l’enquête. Par le biais de la Cour Inter-américaine des Droits de l’Homme (CIDH), un Groupe Interdisciplinaire d’Experts Indépendants (GIEI) est envoyé sur place. Il est dirigé par une demi-douzaine de scientifiques spécialisés dans les questions de médecine légale et de disparitions forcées, ayant oeuvré auparavant dans la région, notamment au Guatemala, en Colombie ou en Argentine.

La “Vérité historique”

De son côté, le gouvernement s’en tient à la version officielle et s’agace visiblement du retentissement international donné à l’affaire. Le président de la République, qui depuis le début n’a pas fait preuve d’un grand intérêt pour l’affaire, commet la maladresse, lors d’une visite dans l’Etat du Guerrero en décembre 2014, d’enjoindre les familles à “surmonter le drame“. Et au mois de janvier 2015, le Procureur Général Jesús Murillo Karam donne une conférence de presse, sensée clore une fois pour toute le débat, au cours de laquelle il présente ce qu’il appelle “la vérité historique concernant les faits d’Iguala“. Alors que les journalistes insistent sur le fait que beaucoup de choses restent à éclairer, il lâche “Ya me cansé“- j’en ai marre.

En désespoir de cause, les familles s’en vont aux Etats-Unis, à l’ONU et ailleurs plaider leur cause : au mois de mars, Vicente Fox, ancien président (2000-2006) et membre de l’opposition, finit par leur adresser un message. Bien qu’exprimé sur un ton plus compatissant, il ne fait que reprendre le discours des autorités : “Vous ne pouvez pas vivre éternellement avec ce problème en tête. La vie continue ! C’est bien que vous aimiez vos enfants et c’est bien qu’ils vous manquent et que vous les pleuriez tant. Mais bon, il faut accepter la réalité et le pays doit continuer d’avancer […].” Dans le même temps, comme après chaque carnage resté impuni, des voix s’élèvent, notamment parmi les entrepreneurs, pour condamner l’insistance des proches des victimes, qui nuirait à l’image du pays et donc à l’activité économique, tourisme avant tout…

Pourtant, comme le signalent les proches des victimes, de nombreuses zones d’ombre subsistent. Les témoignages des survivants font notamment état de la présence de l’armée dans les rues et dans les hôpitaux, ce soir-là, laquelle n’apparaît nulle part dans le dossier. On dénonce donc une enquête bâclée, autant que la volonté de réduire les événements à une affaire locale, n’impliquant que le couple dirigeant la mairie, la police municipale et les membres de Guerreros Unidos. Les soupçons émis par les officiels concernant une éventuelle implication des certains étudiants dans une organisation concurrente de Guerreros Unidos, les Rojos, qui dominent la place d’Ayotzinapa sont perçus comme une volonté d’entacher la mémoire des victimes. Entre temps, de nouveaux massacres impliquant les forces de l’ordre, locales ou fédérales n’arrangent pas l’image désastreuse donnée du pays et de ses dirigeants.Enfin, et c’est pour les familles le point le plus grave, les corps des 43 étudiants restent introuvables…

L’intervention du GIEI

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Conférence du GIEI

L’empressement du gouvernement pour clore l’affaire est d’autant plus curieux que le GIEI commence au même moment à travailler sur place et rapidement, émet des doutes quant à la version officielle. Le gouvernement est alors contraint de relancer l’enquête. Toutefois, loin de travailler de concert comme c’était prévu, les enquêteurs gouvernementaux rentrent vite en concurrence avec ceux du GIEI et d’autres organisations non gouvernementales mexicaines qui s’intéressent aussi au sujet. Clairement, l’objectif du gouvernement est de valider le travail effectué auparavant. Certains éléments nouveaux vont dans ce sens comme la découverte et l’identification des restes de deux étudiants dans un sac plastique trouvé tardivement dans la rivière San Juan.

De son côté, malgré le manque de collaboration notoire des autorités et les nombreuses entraves et fins de non-recevoir qu’on lui oppose, le GIEI fait des progrès rapides et dès septembre 2015, produit un premier rapport qui, bien que prudemment, contredit en grande partie la version officielle et souligne toutes les zones d’ombres et les pistes qui n’ont manifestement pas été explorées. Un rapport final, produit en avril 2016, ne fait que confirmer cette impression d’ensemble, confortés par ailleurs par les éléments apportés par les autres enquêteurs indépendants, notamment ceux de la Commission Mexicaine des Droits de l’Homme (CNDH). Cette fois-ci, la “Vérité historique” en prend un sérieux coup et les experts font état des grandes difficultés qu’ils ont eu à travailler et de l’attitude contre-productive des autorités. Le gouvernement, visiblement mal à l’aise, choisit de ne pas reconduire la mission du GIEI.

Les autres polices

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Les policiers d’Iguala arrêtés suite aux faits

Sans rentrer dans les détails, on en retiendra plusieurs points importants : d’abord, c’est le GIEI qui découvre la présence d’autres policiers que ceux d’Iguala, en tout cas au point d’interception du dernier bus. Même si leur rôle est plus limité a priori, cela prouve que la police municipale d’Iguala n’a pas été la seule impliquée. Comme on l’a vu, il y a ces policiers fédéraux qui viennent s’enquérir des événements et apparemment s’en vont. Et il y a surtout ceux de Huitzuco viennent aider leurs collègues d’Iguala, emmenant avec eux une partie des étudiants qu’ils prévoient de remettre à un énigmatique “Patron”, afin que celui-ci décide de leur sort. On sait par ailleurs que les polices quelles qu’elles soient ont organisé de concert le blocage des rues d’Iguala afin de retrouver les bus volés.

Le rôle de l’armée

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Les parents des victimes manifestant devant l’entrée de la caserne d’Iguala

Les révélations antérieures proviennent des témoignages de militaires, notamment du soldat qui a été inspecter ce qui se passait et qui est depuis sous protection des autorités. Or, officiellement, l’armée est restée casernée et n’a joué aucun rôle dans l’affaire, ce qui n’est visiblement pas le cas. Bien sûr, il faut rester prudent à ce sujet : certains en ont déduit un peu rapidement que c’est le régiment local qui avait organisé la répression : or les éléments apportés par le GIEI sont bien plus réservés sur ce point. Mais il est en tout cas certain que les militaires de la garnison locale ont suivi en détail le déroulement des événements, en tout cas dans leur première phase. Contrainte et forcée, l’armée a d’ailleurs dû mettre à disposition de la justice les photographies et rapports que ses hommes ont établi ce soir-là, sans qu’il soit possible de savoir si d’autres documents existent et si ceux qui ont été publiés n’ont pas été retouchés.

S’ajoute à cela le cas du téléphone d’un des jeunes tués lors des accrochages en ville et qui apparemment aurait continué à fonctionner dans des installations militaires puis au sein d’institutions fédérales dans les mois suivant les faits. C’est d’autant plus gênant qu’officiellement, les téléphones des victimes ont été placés dans le même bûcher que leurs propriétaires. Il y a donc contradiction à ce propos.

Encore une fois, il ne s’agit pas d’accuser l’armée du massacre ou de participation directe à celui-ci, mais il est sûr qu’elle en sait plus qu’elle ne le prétend et que le régiment local, quoique bien informé, n’est pas intervenu pour mettre fin à la boucherie. A leur décharge, on rappellera tout de même qu¡en cas de troubles à l’ordre public, l’armée ne peut intervenir qu’à la demande du pouvoir civil, dans ce cas le maire d’Iguala, lequel ne l’a visiblement pas fait, pour des raisons évidentes. Toujours est-il que le refus fermement exprimé des autorités militaires d’autoriser une enquête concernant le rôle de la garnison locale et l’interdiction faite d’accéder aux  enquêteurs d’accéder aux installations du régiment d’infanterie bloquent toute investigation à ce propos et alimentent nombre de commentaires accusant l’armée de complicité.

Le bûcher de Cocula

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Des experts dans la décharge de Cocula

Un autre élément de doute souligné par le GIEI et nombre d’autres experts indépendants concerne la modalité employée pour faire disparaître les cadavres. Tous concordent sur le fait que les corps des 43 étudiants n’ont pu être incinérés comme on le dit dans la décharge de Cocula, en si peu de temps, et sans qu’on note la présence d’un tel charnier. Certes, il y a des traces d’un incendie sur place mais rien ne prouve qu’on y ait brûlé tous les cadavres, en tout cas un si grand nombre. Comme semble le prouver l’intervention des policiers de Huitzuco, les étudiants n’auraient peut-être pas tous connu exactement le même sort.

On notera que des dizaines de corps ont été trouvés alentour, mais ce ne sont pas ceux des étudiants : ceci prouve au passage, si besoin est, que la zone est un véritable cimetière clandestin utilisé par les organisations criminelles, comme malheureusement de nombreuses autres régions du pays. Toujours est-il que si les corps des étudiants n’ont tous pas été brûlés à Cocula, ce qui est encore débattu à l’heure actuelle, c’est un pan fondamental du récit officiel qui s’effondre. Et ouvre la porte à toutes les conjectures sur ce qui s’est passé ce soir-là ou dans les jours suivants…

Guerreros Unidos contre Rojos

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Le cinquième bus

Enfin, c’est le GIEI qui a découvert que les étudiants avaient subtilisé 5 bus et non 4 comme l’ont dit les autorités. Il a suffi pour cela d’observer rapidement les enregistrements de la gare routière. Celui qu’on appelle depuis le “5ème bus” est le quatrième à être intercepté par la police, si l’on suit la chronologie, c’est-à-dire celui dont l’interception n’a curieusement entraîné aucune violence. Le problème est que lorsque les experts ont demandé à voir le véhicule, comme ils l’avaient fait pour les autres, on leur a présenté un véhicule différent de celui qui apparaît sur les images… En clair, le bus a disparu. Or d’après le GIEI, celui-ci ferait partie d’un groupe de véhicules par ailleurs signalé par les autorités américaines comme transportant régulièrement de la drogue, de l’héroïne en l’occurrence, ou l’argent du trafic, dans des caches dissimulées à l’intérieur. Pour le GIEI, qui évoque ce point avec prudence comme toujours mais avec une insistance notable, c’est ce qui vraisemblablement pourrait fournir le mobile du crime. Certes, les massacres ne sont pas rares au Mexique, mais l’ampleur de celui-ci ainsi que la méticulosité apportée à faire disparaître les étudiants intriguent. En clair, la question est de savoir si les étudiants ne se seraient pas appropriés le “mauvais bus”, à savoir un bus transportant de la drogue ou de l’argent. D’aucuns en ont déduit que les étudiants, du moins certains leurs meneurs, savaient en fait ce qu’ils faisaient : disons-le, c’est douteux à tout point de vue.

Mais pour la police municipale et les membres de Guerreros Unidos auxquels ils étaient liés, il semble bien que cette action ait été perçue comme une attaque de leurs concurrents d’Ayotzinapa, les fameux Rojos, visant à s’emparer de leur précieux bien. De là, le soin pris à récupérer ce bus intact, à la différence des autres, et l’acharnement à massacrer leurs victimes. A ce titre, il faut signaler que le corps de l’une des victimes du deuxième accrochage, Julio César Mondragón, celui dont le téléphone a continué à fonctionner longtemps après sa mort, a été retrouvé au petit matin dans un piteux état : ses yeux ont été arrachés alors que la peau de son visage a été méticuleusement prélevées. Les autorités en ont conclu que des animaux sauvages lui avaient dévoré le visage. Au vu des photographies publiés alors et de la découpe chirurgicale et très nette de son visage, on ne peut qu’en douter. Or, la pratique est relativement courante dans le narco pour terrifier les adversaires, ce qui confirmerait que les Guerreros Unidos se sont crus victimes d’une incursion rivale, à laquelle ils ont répondu avec la plus extrême violence.

Ayotzinapa, symbole de l’état du Mexique aujourd’hui

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“N’éteignez pas, il nous en manque 43 et des milliers d’autres”

Fruit d’une confusion ou pas, l’affaire d’Iguala est en tout cas loin d’être close. Au delà des circonstances particulières du cas, elle illustre comme tant d’autres affaires similaires la violence incontrôlée qui s’est emparée du Mexique ces derniers années. Elle démontre si besoin est l’état de déliquescence du pays livré au crime organisé.

Le constat vaut pour le niveau local ou régional, celui des polices municipales, d’état et des institutions civiles, mais aussi pour l’Etat fédéral qui au mieux est resté impuissant face à ce drame, au pire complice de celui-ci. A ce titre, il convient de développer : certains ont un peu vite accusé le président et le gouvernement du crime ou attribué la paternité de celui-ci à l’actuel parti au pouvoir, le PRI. Certes, d’éventuelles complicités pour retarder et dévier l’enquête ou garantir l’impunité de certains suspects ne sont pas à exclure. Pour autant, il convient de rester prudent dans les accusations, tout autant que de rappeler que le bilan des gouvernements antérieurs, ceux dirigés par le PAN, concurrent du PRI, n’est pas forcément meilleur. Tout au plus signalera-t-on que ces gouvernements ont, à la différence du gouvernement actuel, fait l’effort de s’intéresser à ces faits de violence extrême.

On peut toutefois comprendre le désespoir des familles non seulement victimes de ces horreurs, celles d’Ayotzinapa et les autres, mais aussi de la désinvolture du pouvoir fédéral. De là, l’accusation qu’ils font au gouvernement d’être responsable de cette situation et même les accusations de “crime d’état” prennent tout leur sens. Après tout, l’impunité règne, nourrie de la complicité de certains responsables autant que du désintérêt de nombreux autres pour ce qu’endurent les Mexicains au quotidien, notamment les couches populaires. Avec plusieurs dizaines de milliers de disparus et au moins 150.000 morts pour ce qui est de la décennie (2006-16), chiffres par ailleurs largement sous-estimés, il est devenu incontestable que le bilan de l’Etat mexicain en termes de garantie de sécurité et de justice pour ses citoyens est pour le moins lamentable. Et l’incompétence ne peut plus être considérée comme un argument valable.

Le pire est que même dans le cas d’Ayotzinapa où le gouvernement a fini par intervenir, contraint et forcé, on ne peut à l’heure actuelle garantir que justice soit faite. Certes, ces derniers temps, à l’approche du second anniversaire du massacre, les autorités ont fait multiplié les signes de bonne volonté : alors que le Procureur Général a changé, pour d’autres raisons, un nouveau juge a pris en main le dossier, apparemment plus ouvert à l’idée d’une enquête approfondie. Mais il faut ainsi signaler qu’en l´état actuel des choses, l’absence de cadavres et les doutes concernant le déroulement exact des faits limitent fortement le poids des accusations portées contre les quelque 120 personnes qui ont été arrêtées dans le cadre de l’affaire. Comme il a par ailleurs été prouvé qu’au moins la moitié d’entre eux ont subi des tortures pour obtenir leurs aveux, la tenue d’un procès n’est même pas assurée pour un certain nombre qui ont déjà produit, par l’intermédiaire de leurs avocats, des demandes de libération lesquelles ont beaucoup de chances d’aboutir.

A l’évidence, l’affaire d’Ayotzinapa fait figure de test pour le pouvoir. Il va sans dire que les premières étapes de celui-ci ont laissé une piètre impression. Pour les classes dirigeantes mexicaines, il va donc bien falloir à un moment ou un autre réagir, au risque de voir le pays se désintégrer plus encore.


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