Le président Juan Manuel Santos vient de reconnaître la responsabilité de l’Etat colombien dans le massacre, qualifié d'”extermination”, des leaders, élus et militants de l’Union Patriotique (UP) au cours des années 1980-90.

Une expression politique de la contestation

Pour mémoire, l’UP est un parti créé en 1985, à l’occasion des négociations de paix lancées alors par le président Belisario Betancur, afin de trouver une porte de sortie au conflit interne déchirant le pays depuis plusieurs décennies. L’objectif est alors de donner aux mouvements armés d’extrême-gauche et autres guérillas, notamment celles des FARC et l’ELN, une structure politique reconnue par l’Etat et qui pourrait leur permettre d’exprimer leurs attentes dans le cadre des institutions colombiennes. Au-delà, il s’agit tout simplement d’offrir à la gauche colombienne, radicale ou non, souvent populaire, une voie d’expression légale, cela dans un contexte politique dominé de manière hégémonique et concertée par le Parti Conservateur et le Parti Libéral. Soutenue par le Parti Communiste, l’initiative connaît un succès certain, rassemblant des milliers de militants civils d’horizons divers, ainsi que nombre de démobilisés. Les élections de 1986 sont d’ailleurs l’occasion pour l’UP d’effectuer une percée significative.

Le massacre commence

Malheureusement, l’expérience tourne vite court : dès les premiers temps d’existence du parti, ses leaders, élus et militants de base tombent les uns après les autres. Bien que l’impunité soit la règle et que dans les rares cas élucidés, les assassins soient de simples sicarios anonymes ou d’obscurs membre de groupes paramilitaires alors en pleine organisation, personne ne doute que les commanditaires du massacre sont à rechercher au sein de cette nébuleuse ultra-réactionnaire ou fascisante qui pèse alors lourd, dans l’ombre ou la lumière, sur les destinées du pays : en clair, des oligarques, des notables, des grands propriétaires, des entrepreneurs, des politiciens, des hauts-fonctionnaires, des militaires, des policiers et même dit-on des responsables ecclésiastiques,  auxquels il convient d’ajouter un nombre important de narco-trafiquants.

Tout ce petit monde est étroitement lié, se confond même parfois : ils partagent une haine féroce de la gauche, sur des bases idéologiques et politiques, mais également pour  défendre des intérêts plus concrets : ils prétendent ainsi lutter contre les actions de la guérilla, en particulier la pratique de l’extorsion -souvent suivie d’assassinat- des personnes fortunées, narcos inclus, tout autant que contre les revendications sociales, en particulier concernant les terres, portées par les mouvements politiques et sociaux associés à la gauche. Or, pour eux, l’UP est n’est ni plus ni moins qu’un instrument politique des guérillas, une tête de pont légal des mouvement armés : il faut dire que les conditions de naissance du parti alimentent cette ambiguïté, laquelle donne aux membres de l’UP la réputation de “guérilleros en civil”. Cependant, les relations entre celle-ci et les groupes armés, indéniables, sont en fait bien plus complexes qu’il n’y paraît et surtout se sont distendues rapidement alors que le processus de Paix voulu par Betancur est entré dans une impasse.

Le rôle des grands narcotrafiquants

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Gonzalo Rodríguez Gacha, dit le Mexicain

Visible et sans défense, , l’UP est en tout cas une cible facile, autrement plus facile que les groupes de guérillas qui contrôlent de larges zones du pays. Dans les premiers temps, la force de frappe contre l’UP est fournie par les grands parrains du narcotrafic de l’époque. Armée, polices, services de renseignement et justice ferment complaisamment les yeux quand ils ne fournissent pas des protections, des hommes, de l’information ou un soutien matériel et logistique ; ils sont encouragés en cela par les contacts et partenaires hauts placés des narcos au sein des institutions et de la bonne société. Le plus virulent est probablement Gonzalo Rodríguez Gacha, dit le Mexicain, associé de Pablo Escobar : l’homme finance les premiers grands groupes paramilitaires organisés du pays et les fait instruire par des mercenaires britanniques ou israéliens. Anti-communiste furibond, il est en conflit avec la guérilla dans les grandes propriétés qu’il ne cesse d’acquérir et au sein desquels s’organisent ses activités criminelles (cultures de coca, laboratoires de transformation, pistes clandestines, etc). Il mène donc une guerre presque personnelle contre la gauche au sens large, qu’elle professe ou non la lutte armée.

Bien qu’étroitement associé avec lui, Pablo Escobar reste pour sa part en retrait, notamment du fait de ses sympathies pour la gauche et des relations, pas nécessairement complices, qu’il entretient avec certains dirigeants de la gauche : accusé de tremper dans le massacre, il démentira même publiquement toute implication dans l’assassinat du candidat présidentiel de l’UP, Bernardo Jaramillo Ossio, en 1990. Il faut dire que dans le contexte de “guerre contre l’Etat” déclenchée par le parrain à partir 1989, les meurtres de membres de l’UP se multiplient et que l’on a un peu vite fait de les lui attribuer pour éviter d’enquêter plus avant.

L’ère paramilitaire

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Carlos Castaño, leader des paramilitaires

Rodríguez et Escobar sont éliminés en 1989 et 1993 respectivement. Le Cartel de Cali, qui n’était pas en reste sur les massacres de militants de base et autres membres d’organisations sociales liées à l’UP, s’effondre en 1995. Le narcotrafic se réorganise sur de nouvelles bases : les groupes paramilitaires prennent le contrôle d’une part importante de l’activité, s’organisent sous la conduite des frères Castaño, anciens associés d’Escobar et du Cartel de Medellín. En quelques années, ils s’assurent à coups de massacres le contrôle de régions entières, autant pour asseoir leurs activités criminelles que pour contrer les progrès de la guérilla qui se trouve elle aussi, à la même époque, en pleine expansion, notamment grâce aux apports des “impôts” sur le trafic. Là encore, même s’ils n’en constituent pas les seuls victimes, les membres de l’UP restent des cibles privilégiées. Alors que les cadres et dirigeants sont abattus au cours d’opérations ciblées, les villages qui ont eu le malheur de voter largement pour le parti sont l’objet d’expéditions punitives qui font des dizaines de morts, sélectionnés en fonction de leurs militantisme et opinions proférées en public, autant que de leur vote supposé. Cette deuxième phase d’offensive est d’une brutalité inouïe. En 2002, le parti, exsangue, finit par disparaître.

La mémoire du conflit et la Paix

D’après les différentes études effectuées sur le sujet, quelques 800 élus et des milliers de militants de l’UP auraient été assassinés pendant les quelques 17 ans d’existence du parti. Dans la plupart des cas, ces morts n’ont fait l’objet d’aucune enquête poussée et condamnations, au delà du cas de quelques exécutants. L’extermination de l’UP constitue en tout cas une des tragédies majeures du conflit armé colombien : dans cette optique, les déclarations du président Santos (dont on consultera le texte intégral ici) sont donc importantes, même si on pourrait noter leur prudence et leur retenue quant à l’étendue des responsabilités de l’Etat et de ses représentants en la matière. L’idée n’est pas, de toute façon, d’ouvrir le dossier pour conduire à des poursuites légales, même si cette déclaration pourrait cependant conduire à des réparations pour les victimes et pour leurs proches. Il ne s’agit pas de juger et de condamner, avec le risque de raviver les anciennes conflits et de diviser la société, mais tout simplement de dire les choses, notamment pour permettre aux victimes et à leurs proches de faire leur deuil, sur la base de la reconnaissance officielle des tourments qu’elles ont subis  et de la responsabilité des autorités à ce propos.

Plus qu’un acte de contrition, ces déclarations s’inscrivent dans une démarche d’établissement d’une “vérité historique”, selon l’expression employée en Colombie, dont les autorités, sur ce sujet précis comme sur d’autres, ont fait une base de la politique de réconciliation engagées ces dernières années. C’est une condition essentielle du rétablissement de la paix civile que semblent exiger la majorité des Colombiens actuellement. Enfin, comme nous l’avions dit dans notre article consacré à l’accord de Paix qui vient d’être signé avec les FARC et qui doit bientôt être soumis à référendum, l’expérience tragique de l’UP apparaît comme un funeste précédent à éviter à tout prix, alors que les futurs démobilisés des FARC devraient se convertir en force politique. Une répétition du massacre conduirait sans nul doute à une reprise de la lutte armée. Même si la transition de lutte armée vers le lutte politique risque d’être difficile et probablement émaillée d’incidents et de contre-coups, il importe de garantir aux démobilisés des FARC qu’ils ne tomberont pas dans un piège autant que de démonter aux groupes armés encore actifs que c’est bien la voie à suivre.


Pour approfondir le sujet, notamment sur le contexte violent de la Colombie des années 1970-90 et sur le rôle des narcotrafiquants, Pablo Escobar en tête, dans le conflit armé, on consultera  notre ouvrage Pablo Escobar, trafiquant de cocaïne (Vendémiaire, 2016).

En illustration, l’enterrement de Jaime Pardo Leal, dirigeant de l’UP assassiné en 1987.

Source photos 12, 3

 

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