L’Amérique latine est un continent marqué, cela dit au-delà du cliché, par la musique comme par le narcotrafic : il aurait donc été étonnant que les deux ne se rencontrent pas. Le résultat le plus connu de cette étrange union est bien sûr le fameux narcocorrido, genre musical essentiellement mexicain, même s’il a ensuite essaimé ailleurs. Le sujet est riche et en tant que phénomène culturel, digne d’intérêt. Voici en tout cas une petite histoire du narco-corrido qui constitue par là-même un parcours musical. A ce titre, le lecteur est invité à ouvrir les liens dont le texte est parsemé afin d’accompagner sa lecture par l’écoute des thèmes les plus emblématiques du genre. On notera au passage que souvent, les vidéos qui y sont associés desservent le propos, même s’il est en soi contestable ou d’un goût douteux…

Une vieille tradition

L’origine du corrido latino-américain, genre de ballade populaire sur rythme de polka ou de valse, reste obscure et divise encore les spécialistes. Tous s’accordent en tout cas à lui attribuer des origines espagnoles, peut-être andalouses, le liant au fameux romance. C’est apparemment au XVIIIème siècle ou au début du XIXème que le genre prend pleinement pied en Amérique latine, notamment au Mexique. Bien que laissant une grande liberté à ses auteurs et interprètes et en évolution constante, il y acquiert alors un certain nombre de règles, en particulier en ce qui concerne les thèmes traités qui alternent entre déboires amoureux et exaltations des exploits de figures locales et autres personnages historiques. Dès les guerres d’indépendance mexicaines (1810-21), la geste révolutionnaire se retrouve ainsi mise en musique, avant tout dans le nord du pays qui s’impose alors comme le coeur traditionnel du corrido. Simple, efficace et populaire, il connaît alors un succès immédiat.

La Révolution mexicaine

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L’histoire des décennies suivantes reste pour l’essentiel un mystère mais ce qui est sûr, c’est que le corrido fait son chemin, s’enracine dans les traditions locales et réapparaît en force avec de la Révolution Mexicaine initiée en 1910. C’est là qu’il acquiert ses lettres de noblesses, contant d’une manière épique ou humoristique les exploits réels et supposés des grandes figures de la Révolution, ainsi que les faits d’armes et grandes batailles de l’époque. On notera que le corrido n’a pas seulement pour but d’égayer les foules mais qu’il constitue aussi un moyen de communication et d’information efficace et partant, un outil de propagande de premier plan.

C’est porté par les hommes de Pancho Villa que le corrido connaît le plus de succès et on note déjà, à travers la fameuse Cucaracha, tirée d’une chanson espagnole, une référence à la drogue, en l’occurrence la marijuana. En soi, il n’y est pas question de trafic, simplement de consommation -et dans ce cas-là de manque-. Mais déjà, dans certains corridos moins connus enregistrés par la suite, au cours de la décennie des années 1930, le thème apparaît pleinement. Rien d’étonnant à cela : après tout, les corridos vantaient déjà les exploits de bandits au XIXème siècle. La nouveauté, c’est le concept même de narcotrafic puisque à l’époque, certains états, notamment les Etats-Unis, commencent à adopter des législations et des politiques visant à réprimer la production comme la consommation de drogues, alors que les premières conventions internationales sont signées. Les premiers trafiquants proprement dits apparaissent, avant tout des petits producteurs et des contrebandiers, dont les fortunes soudaines et la lutte contre les autorités ne manquent pas d’attirer l’attention des auteurs-interprètes de corridos.

Les premiers narco-corridos

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Les experts s’accordent sur le fait que le thème El Pablote, écrit par José Rosales et enregistré en 1931 à El Paso, Texas est le premier succès du narco-corrido [à écouter ici dans une version postérieure]. Il chante les exploits de Pablo González qui accompagné d’Ignacia Jasso, La Nacha, est connu pour avoir exterminé les trafiquants chinois d’opium de sa région afin de faire basse sur le trafic. On notera à ce sujet qu’il n’est donc pas question de marijuana, mais déjà de drogues dites dures, en l’occurrence de morphine. En effet, la culture du pavot et la consommation d’opium sous ses formes diverses a été introduite dans le pays par les travailleurs chinois venus travailler à la construction des chemins de fer et entre temps a pris racine dans certains régions du Mexique, notamment dans le Sinaloa. La cocaïne fait elle aussi l’objet de chansons dès les années 1930. On parle bien sûr, pour l’une comme l’autre, d’un trafic à petite échelle -pour des quantités qui pourraient à l’heure actuelle paraître ridicules- mais qui génèrent déjà beaucoup de préoccupation auprès des autorités américaines de l’époque. Enfin, on notera qu’El Pablote évoque déjà les méthodes radicales de son protagoniste, la peur et le respect qu’il inspire à ses ennemis (autorités incluses), l’argent dépensé sans compter, ainsi que pour finir, la mort violente du personnage qui donne lieu à une conclusion en forme de morale : tous les ingrédients du narco-corrido sont donc réunis. Des décennies suivantes jusqu’à nos jours, le genre ne fera fondamentalement que décliner les mêmes recettes.

Renaissance

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Los Tigres del Norte, 1974

Pour des raisons diverses, le corrido en général et sa version narco dans le même temps connaissent une phase difficile dans les années 1950-60 où la population semble à la fois s’être lassée du genre et s’intéresser à des styles plus modernes. Cependant, dès les années 1970, le narco-corrido semble retrouver les faveurs du public. Il faut dire que l’univers narco-trafiquant, en Colombie d’abord mais aussi au Mexique, est alors en pleine mutation. Le trafic artisanal d’antan laisse la place à une industrialisation rapide qui génère des fortunes gigantesques, liées d’abord à la marijuana pour ce qui est du Mexique. De grands parrains apparaissent dont la générosité et la pratique de l’évergétisme ne manquent pas de susciter l’admiration des groupes de musique locale qui parfois aussi, il faut le dire, profitent bien de ces mannes. Écrite en 1972 et enregistrée en 1974 par les fameux Tigres del Norte, l’histoire de Camelia la Tejana, fortement romancée mais a priori inspirée d’un personnage réel, connaît un succès immédiat sous le nom de Contrabando y Traición.

Le boom de la cocaïne

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Dans les années 1980, le Colombien Pablo Escobar et son associé Gonzalo Rodríguez Gacha, surnommé d’ailleurs “El Mexicano” du fait de sa passion pour la culture du pays du nord  signent au sujet de la cocaïne un accord au conséquences fondamentales avec le grand parrain mexicain Miguel Angel Félix Gallardo. Le Mexique devient alors le fameux “trampoline” de la cocaïne venue du Sud, à destination avant tout des Etats-Unis. Les bénéfices sont immenses et les Mexicains se retrouvent ainsi pleinement propulsés au coeur du grand narcotrafic international. Logiquement, le narco-corrido en profite. On voit apparaître de nouveaux auteurs-interprètes ou des groupes qui acquièrent un grand succès dans le pays tout autant que de l’autre côté de la frontière. C’est le cas notamment de l’un des pionniers de cette nouvelle ère, Rosalino Sánchez Félix dit Chalino Sánchez (1960-92), natif du Sinaloa, haut-lieu du narcotrafic national, mais qui fait une grande partie de sa carrière à Los Angeles. On écoutera par exemple de lui un thème parlant de Colombiens, 707 kilos, le chiffre renvoyant bien sûr au modèle de Boeing utilisé pour le trafic et non pas à la quantité transportée.

La variété

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Los Tigres del Norte, 1989

A la même époque, les Tigres del Norte poursuivent quant à eux leur carrière à succès et engrangent les Grammy Latino Awards avec des tubes tels que El Avión de la Muerte (1989). L’histoire, contée avec force détails, est tragique: capturé dans le Chihuahua par l’armée, Atilá est sauvagement torturé, les “parties nobles” de son corps sont écrasées. Lors d’un transfert vers le Sinaloa, il réussit cependant à prendre le contrôle de l’avion et s’en va l’écraser dans la montagne, tuant par là-même l’infortuné lieutenant et soldats qui l’accompagnaient. On note alors que le narco-corrido, même s’il a toujours évoqué crûment la violence et la mort, devient morbide… Pourtant son succès ne se dément pas et les grands noms du genre font carrière. Il faut dire que la violence du narco est alors encore perçue comme un phénomène isolé, n’affectant avant tout que ceux qui y sont liés.

De plus, les chansons les plus appréciées, en tout cas celles qui sont jouées hors de certaines fêtes privées, restent assez prudentes, évoquant des faits-divers méconnus et se gardant bien de nommer ouvertement les grands capos du moment ou leurs organisations. Tout cela reste obscur et anecdotique pour le non-initié. Enfin, le narco-corrido, s’il est un exercice obligatoire pour les tenants du genre est loin de constituer l’exclusivité de leur répertoire : les groupes et chanteurs de narco-corridos chantent surtout des corridos classiques, notamment ceux de l’amour déçu ou de la revanche amoureuse, ainsi que d’autres thèmes encore, dans des registres musicaux divers : ceci permet de minorer leur association à l’univers narco, aussi indirecte soit-elle. Après tout, si certains interprètes sont en effet payés par les narcos pour leur chanter des louanges, d’autres ne font qu’exploiter ce qui est déjà à l’époque une tradition musicale et se soumettre aux obligations du genre.

La rupture

Durant les années 1990, le succès perdure : c’est là notamment que se font connaître Los Tucanes de Tijuana dans un style classique, évoquant des personnages réels mais aussi fictifs, avec leur tube El Centenario ou encore El Diablo, plus récent mais dont la vidéo vaut le détour. Toutefois, il semble s’essouffler avec les années 2000. Là encore, l’évolution du narco est en cause. Les affaires vont bien, ce n’est pas la question. Mais l’univers du narco, pour des raisons trop longues à expliquer ici, se divise : de nouvelles organisations criminelles apparaissent, plus ou moins liées aux grands Cartels historiques et la concurrence est sauvage, sur fond de course aux armements et de militarisation accentué des groupes de Sicarios, les tueurs du narco. La violence augmente, notamment contre la société mexicaine, maintenant soumise aux pratiques d’enlèvement contre rançon et d’extorsion qui se généralisent [voir notre article sur les Zetas]. Bientôt, c’est l’Etat qui s’y met en déclarant une improbable guerre contre les Drogues qui n’amène que plus de violence encore. Dans ce contexte de guerre civile qui ne dit pas son nom, le narco n’a plus bonne presse et le narco-corrido non plus.

Le renouveau alterado

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Dans le même temps, le public semble se lasser des vieilles rengaines certes répétitives et pas toujours très inspirées des narco-corridos. Plus que le contenu, contestable en soi, c’est son caractère régional, rural et populaire qui semble mise en cause. Nul doute que si les mêmes thèmes étaient appliqués à des genres plus modernes, plus entraînants, et importés du grand voisin du Nord comme le rap, la jeunesse des classes moyennes et de la bourgeoisie urbaine y trouverait plus d’intérêt. C’est le calcul fait par la nouvelle génération du Movimiento Alterado -car altéré par les drogues et autres excès- qui tente de renouveler le genre à travers des rythmes plus lourds, souvent associés à des bandas, des paroles plus crues ainsi qu’un style assumé de jeunes loups du narco. Les vidéos qu’ils produisent parlent d’elles-mêmes avec cranes rasés, vêtements et voitures de sport coûteux, parterre de jeunes femmes court vêtues, etc. Si le narco-corrido du passé ne faisait pas toujours preuve de bon goût, on dépasse là les sommets de la vulgarité et en termes de qualité artistique des productions, on est souvent loin du compte.

Des carrières à risque

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La voiture criblée de balles de V. Elizalde

De plus, les interprètes du narco-corrido se retrouvent pris au coeur des guerres internes du narco, certains bien malgré eux, d’autres en prenant clairement partie  pour un camp ou pour l’autre, à travers des chansons qui sonnent comme des appels au meurtre et vantent le massacre de l’adversaire. Mal leur en prend ! Déjà en 1992, Chalino Sánchez avait été assassiné à Culiacán, fief historique du trafic dans le Sinaloa, au lendemain d’un concert. Les raisons de ce meurtre, commis par des hommes portant des uniformes de la police fédérale, restent obscures et l’on avait pensé à un cas isolé. Mais au cours des années 2000-2010, chanter des narco-corridos devient une activité à haut-risque comme le prouvent par l’assassinat du très populaire Valentín Elizalde en 2006 dans le Tamaulipas, ainsi que de nombreux autres, jusqu’à aujourd’hui. Les autorités s’inquiètent et plusieurs Etats publient des décrets interdisant les narco-corridos. En cause, la mauvaise influence qu’on leur prête, notamment sur la jeunesse, les graves troubles à l’ordre public qu’ils suscitent lors de leurs concerts et les terribles vendettas qu’ils génèrent. En 2013, la Cour Suprême rend une décision contraire à ses décrets d’interdiction mais il est clair que le narco-corrido, du moins dans sa forme la plus moderne, sent désormais le soufre : l’étiquette de chanteur de narco-corrido est de plus en plus difficile à porter et ne garantit plus le succès.

Le narco-corrido aujourd’hui

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El M-1, “héros” de très nombreux corridos

En réponse, beaucoup d’artistes trouvent refuge sur Internet et les réseaux sociaux pour faire carrière. Certains, comme le fameux Alfredo Ríos, dit El Komander, la Banda MS ou le groupe Calibre 50 font amende honorable et se concentrent sur les ballades romantiques, tristes ou enthousiastes, ou sur les airs de fêtes, le tout non sans succès et il faut le reconnaître, avec certaines qualités artistiques. D’autres reviennent avec prudence et nostalgie au fondamentaux du genre avec des narcos-corridos plus traditionnels. Ils chantent les narcos de l’Âge d’or supposé comme Ariel Camacho, auteur talentueux tué début 2015 dans un accident de voiture : El Señor de los Cielos conte ainsi, de mani`re documentée, l’histoire d’Amado Carrillo Fuentes (1956-97), dit le seigneur des cieux, maître du Cartel de Juárez et légende du narcotrafic local. Ariel Nuño évoque quant à lui les très publicisées captures et évasions de Joaquín Guzmán Loera, plus connu sous le surnom d’El Chapo Guzmán, figure emblématique du Cartel de Sinaloa et rare survivant de l’ancienne époque.

Comme de nombreux autres, Nuño a par ailleurs consacré une chanson à Manuel Torres Félix (1954-2012), dit El M-1 , Manuelón ou encore El Ondeado [le fêlé] : associé secondaire du Cartel de Sinaloa, Torres est méconnu du grand public mais c’est une véritable célébrité de l’univers narco , comme le prouvent les dizaines de corridos qui lui ont été consacrés. Il faut dire que, comparé à ses collègues souvent ternes quand ce n’est pas sinistre, le personnage avait tout du héros du bandit populaire à l’ancienne, à commencer par le caractère fêtard et bon vivant, ainsi que les allures de “beau truand”. S’y ajoute, pour la dimension tragique, l’assassinat de son fils en 2008 qui l’a fait entrer dans une spirale meurtrière restée dans toutes les mémoires, jusqu’à ce qu’il obtienne enfin vengeance. Sa mort en 2012, à l’issue d’un affrontement avec l’armée, l’a bien sûr propulsé au statut d’icône du narco. Parler des plus jeunes figures du trafic est plus rare mais on écoutera par exemple Lenin Ramírez qui raconte la vie d’El Chino Antrax, né en 1980, terrifiant sicario du Cartel de Sinaloa, au surnom on ne peut plus parlant, et aujourd’hui en prison aux Etats-Unis.

Ailleurs

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Pablo Escobar en Pancho Villa

Mexicain et même régional dans l’âme, le narco-corrido a tout de même essaimé hors des frontières, notamment du fait de l’activité de narcotrafic partagée avec certains pays voisins, au premier rang desquels se trouve bien sûr la Colombie. Le résultat de cette acclimatation n’est pourtant pas probant, même interprété par Uriel Henao, considéré comme le maître local du genre. On notera d’ailleurs, que le seul corrido à succès concernant Pablo Escobar, figure tutélaire du narcotrafic s’il en est, est le fait des Tigres del Norte, avec leur fameuse Muerte Anunciada, la mort annoncée. Ecrit l’année suivant la mort d’Escobar, c’est un narco-corrido relativement bien documenté et de facture très classique, respectant toutes les règles du genre tel qu’on le pratiquait avant, à commencer par la petite morale finale et une pointe de religiosité.

Le narco-corrido comme objet d’étude

Complaisant par essence, souvent vulgaire et dans le fond malsain, le narco-corrido reste pourtant digne d’intérêt, notamment en raison du phénomène historique et social qu’il représente. Pour le chercheur, c’est par ailleurs une source d’informations de premier choix, bien sûr à interpréter et à confronter à d’autres éléments. Il renseigne en particulier sur l’imaginaire du narco et ses valeurs, du moins celles qu’il entend mettre en avant -sans forcément les respecter-, aussi contestables soient-elles. C’est aussi la peinture d’une certaine partie de la société mexicaine, de son histoire et de son quotidien. La phase difficile que le genre traverse actuellement ne devrait pas pour autant conduire à sa perte, tant le narco-corrido et les traditions qu’il représente, ainsi que l’activité à laquelle il est lié, sont profondément ancrés dans la réalité locale.

 


Sources photo 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9

Pour aller plus loin, on pourra notamment consulter les travaux de Juan Carlos Ramírez Pimienta, professeur de littérature spécialisé sur le thème ou encore lire l’ouvrage d’Elijah Wald, Narcocorrido: A Journey into the Music of Drugs, Guns and Guerrillas, HarperCollins, 2002, aussi disponible en espagnol sous le titre Narcocorrido: un viaje dentro de la música de drogas, armas, y guerrilleros, Rayo, 2001.

 

 

 

 

 

 

 

 

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