Mauricio Funes
Mauricio Funes, président du Salvador (2009-14)

Le Nicaragua vient de confirmer avoir accordé l’asile politique à l’ancien président salvadorien Mauricio Funes (2009-14). Comme on peut le lire dans El Faro, le communiqué officiel de Managua explique qu’il s’agirait de protéger “la vie et l’intégrité physique du président et de sa famille, en danger du fait de leur combat pour la démocratie, la paix, la justice et les Droits de l’Homme, ainsi que du fait de leur filiation politique”. Pour mémoire, Funes a été le premier président issu des rangs de l’ancienne guérilla du FMLN, interrompant de par son élection un règne de 20 ans de l’ Alliance pour la Rénovation Nationale (ARENA), pour sa part représentante des intérêts de l’extrême-droite et de l’oligarchie durant la guerre civile (1980-89).

Des accusations de corruption et de favoritisme

Les choses se compliquent lorsque l’on sait que le Salvador se trouve actuellement dirigé par le président Salvador Sánchez Cerén, lui aussi membre du FMLN : on imagine mal ce dernier tolérer la persécution et la mise en danger de la vie de son prédécesseur pour des raisons idéologiques, même si les deux ont des parcours et des conceptions politiques sensiblement différents. Surtout, si l’ancien président Funes a bien maille à partir avec le Bureau du procureur, instance indépendante qui enquête sur lui depuis un certain nombre d’années, c’est en raison de graves soupçons de corruption qui recouvrent une demi-douzaine de délits, parmi lesquels l’enrichissement illicite et le trafic d’influences.

En cause plus précisément, les relations étroites de Funes avec l’entrepreneur Miguel Meléndez, plus connu sous le surnom de “Mecafé“. Les diverses entreprises dirigées par ce dernier auraient bénéficié de favoritisme dans de nombreux cas d’appels d’offres publics, convertissant l’influent Mecafé en une grande fortune locale. En échange, l’ancien président aurait reçu à travers tout un réseau de prêtes-noms de juteuses rétributions, en liquide comme en biens divers. Ceci expliquerait notamment la découverte de cadeaux somptueux offerts à Funes ainsi que de multiples comptes à l’étranger ou au Salvador, ouverts auprès de la Citybank américaine, d’HSBC-Brésil ou d’autres établissements bancaires moins connus.

Le cas de l’ancien président Saca

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Elías Antonio Saca, Président du Salvador (2004-2009)

Là où l’affaire prend un tournant intéressant, c’est que d’après le site Infobae et d’autres médias, le réseau de corruption lié à Mauricio Funes serait connecté à celui d’un autre ancien président, en fait son prédécesseur, Elías Antonio Saca, dont les affaires de corruption ont également été mises au jour par la justice ces dernières années. Les accusations les concernant décrivent des modes opératoires, des réseaux et des circuits sensiblement similaires, si ce n’est que dans le cas de Saca, on parle aussi d’éventuels liens avec le narcotrafic local. Or, Elías Antonio Saca était quant à lui membre de l’ARENA, grand rivale du FMLN, avant d’en être exclu après la fin de son mandat pour des raisons internes à son parti.

Ce que semble révéler les enquêtes en cours concernant les deux hommes, c’est donc un système de corruption généralisé, peut-être pas conjoint, mais dépassant en tout cas les différends pourtant considérés comme irréconciliables entre les deux principales formations politiques du pays. Il peut  être intéressant de noter que Funes et Saca, l’un issu du journalisme et l’autre entrepreneur, ne sont pas des membres historiques des deux partis : ils n’ont ainsi pas joué de rôle de premier plan pendant la guerre civile, à la différence par exemple de l’actuel président, ancien commandant de la guérilla. Leur engagement politique a été tardif et, présentés comme des “candidats de la société civile” comme le veut l’expression consacrée, ils sont en fait de purs produits de la démocratie fragile née à la suite des accords de Paix de Chaputelpec (1992) entre guérilla et gouvernement salvadorien.

Une organisation clanique

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La Michy

Un autre point intéressant à noter est que la justice salvadorienne s’intéresse aussi à Ada Michelle Guzmán Sigüenza dite “La Michy”, compagne de Mauricio Funes et à Ana Ligia Mixco Sol, épouse d’Antonio Saca.  Ces dernières sont soupçonnés d’avoir joué un rôle de premier plan dans les affaires troubles de leurs conjoints. Au-delà de ces deux cas, les enquêteurs considèrent en fait que les réseaux de corruption de l’un comme de l’autre ont fonctionné sur la base de clans familiaux impliquant de nombreux membres de l’oligarchie locale. En somme, on voit a priori se dessiner une sorte de pacte de gouvernement oligarchique, indépendant des différends politiques, et fondé sur la répartition alternée du pouvoir et surtout des bénéfices apportés par celui-ci.

Malheureusement, ceci n’a rien de nouveau ni de très surprenant quand on connaît les pratiques politiques de l’Amérique centrale, de l’Amérique latine et même d’ailleurs, même si certains observateurs les avaient un peu enterrées au moment où le modèle démocratique libéral a semblé s’imposer dans la région suite à la Guerre Froide. A noter que pour sa part, l’actuel président Sánchez Cerén se fait fort de lutter activement contre la corruption, point parfois contesté par certains analystes et qui ne peut être facilement évalué pour l’heure. Ceci n’empêche pas qu’il a récemment exprimé son soutien à Mauricio Funes, victime d’après lui d’une “vengeance politique” et probablement encouragé son exil au Nicaragua.

La lutte anti-corruption dans la région

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Roxana Baldetti et Otto López Molina

De même, le Président Sánchez a fait part de son opposition à l’intervention au Salvador d’une Organisation Internationale chargée de lutter contre la corruption locale, sur le modèle de la Commission Internationale Contre l’Impunité au Guatemala (CICIG) : comme on s’en souvient, celle-ci a joué l’an dernier un rôle moteur dans la destitution et les déboires légaux du président guatémaltèque, le général Otto López Molina, ainsi que de sa vice-présidente Roxana Baldetti.

En juin dernier, lors du Forum de Sao Paulo, conférence réunissant nombre de partis de gauche latino-américains et qui s’est justement tenue au Salvador, les participants, Sánchez Ceren, en tête, ont unanimement condamné ce genre de commissions internationales, accusées d’après eux d’être téléguidées par les Etats-Unis pour faire tomber les gouvernements de gauche de la région. Au-delà du cas du Salvador et du Nicaragua, où l’on parle de créer de telles organisations, la déclaration faisait par ailleurs référence au cas de Dilma Rousseff, au Brésil, dont la destitution vient comme on le sait d’être confirmée.

Une stratégie américaine ?

Evidemment, on pourrait facilement rétorquer que les scandales de corruption qui se multiplient ces derniers temps dans la région sont bien réels et que l’opposition à la mise en place de telles commissions peut aisément passer pour de la collusion envers la corruption ou même un aveu de culpabilité. On pourrait aussi noter que le cas du général López au Guatemala -difficilement classable à gauche même si le parcours et les convictions politiques du personnage sont plus complexes qu’il ne paraît- semble infirmer le point de vue des participants du Forum.

Toutefois, l’investissement des Etats-Unis dans l’offensive anti-corruption menée en Amérique latine est certain. Il faudrait sûrement affiner l’accusation en notant que si les partis de gauche actuellement au pouvoir dans la région en constituent a priori une cible privilégiée, l’objectif  semblerait être tout simplement de déstabiliser tous les gouvernements quels qu’ils soient. L’épée de Damoclès constituée par de telles commissions peut en effet être un bon moyen de ramener l’Amérique latine dans le rang, après plus d’une décennie pendant laquelle les gouvernements de la région, de droite comme de gauche, semblent avoir pris leurs aises par rapport au Grand Frère américain, grâce notamment à la hausse des cours des matières premières et des ressources énergétiques.

Dans cette optique, la lutte contre la corruption, légitime en soi mais telle que promue depuis Washington, ne serait qu’un énième avatar de l’impérialisme américain, au même titre que la lutte anti-subversive et anti-communiste du passé ou encore de la lutte anti-narcos. Si l’existence d’une telle stratégie de déstabilisation se confirme, son interprétation n’en serait que plus intéressante et ses résultats plus probants.

Source Photos 1, 2, 3, 4

 

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