Le 26 août dernier, Rodolfo Illanes, vice-ministre de l’Intérieur, a été brutalement assassiné par des mineurs qui le maintenaient prisonnier depuis la matinée : d’après les premières constations, il aurait été battu à mort. Le même jour, dans l’après-midi, au moins un mineur aurait été tué lors d’affrontements avec la police.

Le contexte

Depuis le mois de juillet, la tension est grande entre le gouvernement et la Fédération des Coopératives Minières (FENCOMIN). En cause, une réforme de la loi organisant le fonctionnement des Coopératives, minières et autres, qui autorise désormais la syndicalisation au sein de ces organisations de travailleurs. La FENCOMIN est radicalement opposée au projet, qu’elle considère comme un empiétement du parti au pouvoir, le Mouvement vers le Socialisme (MAS), visant à saborder son autorité sur les coopératives et à prendre le contrôle au travers d’organisations syndicale directement liées au parti.

Le conflit

Independent miners block a main highway during a protest against Bolivia's President Evo Morales' government policies, in Panduro
Le conflit à Panduro

Durant tout le mois d’août, les Coopérativistes ont donc organisé des manifestations, notamment à travers le blocage de certains axes essentiels pour le pays comme la route La Paz-Oruro. Des affrontements extrêmement violents ont eu lieu à plusieurs reprises avec les forces de l’ordre : le 10 août, un groupe de policiers a été capturé par les mineurs et méthodiquement passé à tabac, avec pour conséquence des lésions graves pour la plupart d’entre eux. Plus tard dans le mois, deux coopérativistes ont été abattus par les Forces de l’ordre. Intervenu sur place le 25 pour tenter de ramener le calme, le vice-ministre de l’Intérieur a été séquestré près de Panduro (à près de 200 kilomètres de La Paz) par un groupe de mineurs qui, en contact téléphonique avec les autorités, ont menacé de s’en prendre à sa vie en cas de nouvelle intervention policière. La mort d’un autre mineur sous les balles de la police, plus tard dans la journée, a probablement scellé le sort du vice-ministre.

Des privilégiés ?

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Direction de la FENCOMIN

La Bolivie est coutumière des agitations musclées et parfois sanglantes, notamment concernant les mineurs, qui en ont souvent été les premières victimes. Toutefois, l’affaire se complique lorsque l’on sait que les coopérativistes de la FENCOMIN sont considérés comme des alliés du pouvoir en place, et même des “privilégiés” du régime. Comme le rappelle très justement le correspondant de la BBC, Boris Iván Miranda, depuis l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir fin 2005, les coopérativistes ont bénéficié, par rapport à la mine d´Etat et à la mine privée, d’avantages nombreux. On notera en particulier, un régime d’imposition plus faible, l’attribution de concessions sans appel d’offres ou encore l’exemption ou la non-application de certaines réglementations concernant l’environnement. A cela, il faut ajouter un contrôle de fait sur la politique minière et une mansuétude évidente du pouvoir à leur encontre qui leur a notamment permis de s’emparer par la force d’un gisement en 2006, arraché aux mineurs d’Etat lors d’une attaque sanglante qui a fait au moins 17 morts.

Une conjoncture difficile

En échange, les Coopératives minières ont jusqu’à maintenant apporté un soutien sans failles au gouvernement du MAS, votant massivement pour le pouvoir en place lors de toutes les consultations électorales qui ont eu lieu depuis 2005 et lui servant occasionnellement de force de frappe ou d’intimidation. Dans cette optique, le conflit actuel peut donc sembler surprenant. Il faut cependant rappeler que la Bolivie et son gouvernement traverse actuellement une phase difficile : la manne constituée par les ressources naturelles et énergétiques (pétrole et gaz) est en train de se tarir du fait de la chute des cours. Les marges de manoeuvres du gouvernement se réduisent alors que leur côté, les partisans du pouvoir en place exigent souvent plus. C’est notamment le cas de la FENCOMIN qui non seulement rejette la réforme de la loi sur les Coopératives mais a par ailleurs présenté un certain nombre d’exigences parmi lesquelles la possibilité de traiter directement -et sans contrôle- avec l’entreprise privée à laquelle elle est intimement liée en termes de revente de la production.

La montée des mécontentements

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Conflit avec les représentants de Potosí, La Paz 2015

D’une manière générale, la contestation se généralise en Bolivie : contrairement à ce qu’affirme le discours officiel, elle n’est pas tellement le fait de la “droite” oligarchique déplacée le MAS et accusée, à tort ou à raison, de tentatives de déstabilisation du pouvoir en place en relation par les Etats-Unis. En réalité, cette opposition, totalement décrédibilisée et atomisée depuis 2005 ne représente pas grand chose. De fait, les mouvements de contestation qui se multiplient depuis un certain nombre d’années sont surtout le fait de secteurs jusque-là étroitement liés au MAS ou dont les intérêts semblaient coïncider avec ce dernier. On rappellera entre autres le cas des indigènes du TIPNIS (2011) ou du département de Potosí (2015). Le MAS semble tout simplement perdre pied, du moins perdre le soutien de certains populaires qui s’estiment lésés, ignorés ou pas assez rétribués par la politique gouvernementale.

L’avertissement de février

En février dernier, à la surprise générale, le MAS a pour la première fois perdu dans les urnes, lors d’un référendum visant à réformer la Constitution -qu’il avait lui-même modifiée auparavant- cela afin qu’Evo Morales puisse se représenter en 2020 pour un quatrième mandat. Ce camouflet a été très mal vécu par le pouvoir qui cherche depuis à contourner les résultats de la consultation tout autant qu’à raffermir son emprise sur les mouvements sociaux pour s’assurer de son maintien indéfini au pouvoir. C’est probablement dans cette optique qu’il faut comprendre la réforme de la loi sur les coopératives, laquelle a déclenché l’ire de ses alliés de la FENCOMIN. La pratique n’est pas nouvelle : usant de méthodes diverses et contestables, à la fois brutales ou insidieuses, le MAS a depuis 2005 amplement démontré sa volonté hégémonique, autoritaire même, et son refus de toute contestation. La première victime en a été l’opposition officielle mais aussi, c’est parfois passé inaperçu, toutes les organisations sociales et autres échappant à son autorité, quand bien même celles-ci semblaient alignées sur le pouvoir ou ne représentaient aucune gêne. On notera que la même volonté de tout contrôler s’est exprimée par ailleurs au sein des institutions et dépendances de l’Etat. Le problème actuellement est que depuis le coup de semonce de février, le MAS semble agir avec toujours plus de fébrilité, au risque de braquer contre lui de précieux alliés.

La fin d’un règne ?

A l’heure actuelle, il ne faudrait bien sûr pas enterrer le MAS et Evo Morales trop vite car ils disposent encore, a priori, du soutien majoritaire de la population. Les bénéfices apportés par le MAS à l’ensemble de la population depuis 2005 sont certains, même s’il convient de les nuancer et de prendre en compte la part de peur et de contrainte qu’implique ce soutien ainsi que le rôle joué par nombre d’avantages douteux apportés par la corruption généralisée, le favoritisme, l’usage discrétionnaire des ressources de l’Etat ou encore la multiplication des emplois fictifs. Les alternatives manquent par ailleurs, notamment à l’intérieur du MAS, soit par inexistence à l’heure actuelle, soit parce que le pouvoir s’est méthodiquement appliqué à les empêcher d’apparaître. Toutefois, l’absolutisme d’Evo Morales et de ses proches semblent maintenant montrer leurs limites.

En termes humains enfin, on se souviendra que la victoire du MAS en 2005 devait pour beaucoup à cette clameur de la société bolivienne qui exigeait que l’on mettre fin à la violence sociale et politique, laquelle avait, on s’en souvient, coûté des dizaines de vie lors des tragiques événements de février et octobre 2003. Or, à ce titre, malgré ses promesses, le MAS n’a pas beaucoup mieux fait que ses prédécesseurs…

Source Photos 1, 2, 3, 4,

 

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