Après trois ans et neuf mois de négociations intenses, le gouvernement du président Juan Manuel Santos et la guérilla des Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia (FARC) viennent de signer un accord de paix qui doit mettre fin à un conflit vieux de plus de 50 ans. Attendue depuis plusieurs mois, l’annonce n’en constitue pas moins un événement historique. Pour la première fois, après de nombreux échecs dus aux circonstances du moment, au sabotage des négociations par les FARC elles-mêmes comme de ceux qui s’y opposaient, les discussions ont abouti à un accord définitif et satisfaisant les deux parties, lesquelles, malgré de nombreux obstacles, ont fait preuve de leur volonté d’aller jusqu’au bout et d’apporter des solutions durables au conflit.

Il est bien sûr impossible de résumer ici tous les aspects et les conséquences de cet accord, mais on trouvera à la suite un certain nombre de commentaires destinés à en identifier les principaux enjeux.

Démobilisation et réinsertion

L’accord, dont le texte intégral est consultable ici, organise d’abord dans les moindres détails  le processus de démobilisation des FARC, estimée à quelques 7500 membres, sans compter leurs sympathisants.

En dehors de considérations techniques et logistiques, des expériences précédentes, concernant d’autres guérillas ou les FARC elles-mêmes, ont toutefois démontré à quel point il s’agit d’un exercice difficile : l’exemple le plus criant est probablement celui de la démobilisation de l’Ejército Popular de Liberación (EPL), guérilla maoïste, dont les membres ont déposé les armes en 1990-91. Livrés à eux-mêmes, pourchassés de toutes parts, notamment par les FARC qui les considéraient alors comme des traîtres, nombre d’entre eux ont fini par reprendre le combat, mais cette fois-ci en rejoignant le paramilitarisme d’extrême-droite… Un autre exemple malheureux reste par ailleurs dans toutes les mémoires : dans le cadre de négociations de paix organisées par le président Belisario Betancur au début des années 1980, les FARC ainsi que des militants proches de l’organisation et du Parti Communiste ont créé un parti, l’Union Patriotique (UP), sensé représenté l’extrême-gauche dans un monde politique exclusivement dominé par le parti conservateur et le parti libéral. Cette démocratisation de la lutte a alors connu un succès électoral certain, notamment au niveau local. Cependant, en quelques années, les membres de l’UP ont littéralement été exterminés, tombant sous les coups d’une nébuleuse réactionnaire ou d’extrême-droite réunissant politiques, militaires, policiers, paramilitaires et narcotrafiquants, extermination qui aurait touché plus de 2500 militants de l’organisation, parmi lesquels quelques 800 élus.

Assurer la sécurité des membres démobilisés des FARC contre un probable sabotage du processus de Paix, d’où qu’il vienne, constitue donc un défi majeur pour l’avenir ; cela d’autant plus que l’accord prévoit, à moyen terme, la transformation des FARC en un parti politique, avec tous les risques d’assister à une tragédie similaire à celle de l’UP.

Cette préoccupation, clairement exprimée dans l’accord, devrait donc conduire à la mise en place de mesures de sécurité visant à protéger les démobilisés, qu’il s’agisse des dirigeants les plus en vue du mouvement ou des militants de base. A cela, s’ajoute un plan ambitieux prévoyant d’assurer pour ces derniers une réinsertion complète dans la société civile, notamment à travers un suivi personnalisé et prolongé des démobilisés, des possibilités de reconversion, de formation ou encore la garantie d’opportunités professionnelles et autres.

La question de la terre

D’une manière générale, l’organisation de l’après-conflit apparaît comme la préoccupation majeure des signataires de l’accord et occupe l’essentiel des quelques 300 pages de ce dernier. Dans la pratique, celui-ci reconnaît une certaine légitimité politique et historique au combat des FARC. Quelle que soit l’opinion que l’on se fasse de ces dernières, de leurs motivations proclamées autant que de leurs intérêts moins avouables, sans même parler des multiples crimes et abus dont elles se sont rendues responsables, cette reconnaissance constituait un impératif. Le conflit armé colombien n’est pas né de rien et les FARC, qu’on le veuille ou non, sont le fruit de contradictions, d’inégalités et de tensions extrêmes propres à la société colombienne.

L’une des questions reconnues comme légitimes par le gouvernement colombien est bien entendu celle de la répartition des terres. En effet, les conflits sanglants entre grands et petits propriétaires ou encore avec les colons et paysans sans titre de propriété, ont été à l’origine du conflit armé et en ont constitué l’un des moteurs essentiels. L’accord prévoit donc que la question soit clairement posée à l’avenir et que l’on essaie d’y trouver des solutions concrètes, afin de traiter les racines mêmes du conflit.

Plus généralement, l’Etat colombien va maintenant devoir prendre en charge l’administration des territoires et des populations jusque-là sous contrôle des FARC, parfois depuis des décennies. Ceci va sans nul doute représenter un autre défi important, d’autant plus que l’Etat peine déjà à assurer sa souveraineté, sa présence et son contrôle sur le reste de son territoire. A noter que l’accord prévoit d’ailleurs une administration conjointe de transition sur les espaces relevant jusque-là des FARC ou fortement influencés par elles.

Le narcotrafic

Un autre point essentiel à noter est bien sûr celui du narcotrafic. Il convient de se garder d’associer trop étroitement, en tout cas exclusivement, les FARC au narcotrafic : contrairement à l’idée popularisée par les gouvernement Uribe et les Etats-Unis au début des années 2000 et largement reprise par les médias occidentaux, elles n’en sont pas le seul acteur. Mais il est bien sûr évident que les prélèvements imposés par la guérilla sur cette activité ainsi que la protection qu’elles accordaient aux trafiquants moyennant paiement ont grandement contribué aux finances des FARC ainsi qu’à leur expansion accélérée au cours des années 1990. Cette implication a converti la guérilla en un des acteurs majeurs du trafic et parfois même orienté certaines de ses décisions, sans toutefois que l’on puisse les réduire à une simple organisation narcotrafiquante.

Il serait naïf de penser que le narcotrafic pourrait se trouver durablement affecté par la démobilisation des FARC, au niveau de la Colombie comme à l’échelle mondiale, tant il sait s’adapter à toutes les évolutions et trouver à chaque fois de nouveaux moyens d’expression. La question se devait toutefois d’être prise en compte, ne serait-ce que pour s’assurer qu’il n’y ait pas de transfert massif des démobilisés vers le narcotrafic pur et simple, sans contrôle d’aucune organisation supérieure, avec toutes les conséquences néfastes que cela pourrait avoir. Ce point, auquel l’accord accorde l’importance qu’il se doit, est probablement l’un des plus épineux et l’un des défis les plus complexes à l’heure où la Colombie vient de repasser en tête des producteurs de coca et reste l’un des pays de la région les plus investis dans cette activité.

Les victimes

L’accord pose bien entendu la questions des nombreuses victimes des FARC et de l’avenir légal de certains des membres de l’organisation : comme on le sait, en dehors des actions qui pourraient être considérées comme des faits de guerre, les attaques contre les civils, les forces de l’ordre, les élus ou les autorités, l’extorsion, les enlèvements contre rançon et prise d’otage, les assassinats cibles comme les massacres, les violences sexuelles et autres abus ont émaillé l’action des FARC pendant toute leur existence. Là encore, elles n’en ont pas été les seules responsables et il serait malvenu, contrairement à ce que l’on lit parfois, de leur attribuer la responsabilité exclusive des centaines de milliers de victimes du conflit armé qui frappe la Colombie depuis de nombreuses décennies.

Mais il est indéniable que le bilan des FARC est en termes de crimes et d’exactions est terrifiant, notamment en ce qui concerne leur période d’expansion maximale puis de lutte ouverte contre les paramilitaires, au cours des années 1990 et début 2000. Il va sans dire que nombre de victimes réclament justice et que le processus de Paix ne pourra se construire sur une impunité qui malheureusement est si courante dans le pays. L’accord prévoit donc d’envoyer devant la justice les membres de la guérilla responsables de crimes et délits divers que nous venons d’évoquer. Cependant, dans la pratique, la chose risque de se révéler compliquée, notamment en ce qui concerne les dirigeants de la guérilla qui prévoient déjà leur reconversion politique alors qu’ils portent bien sûr leur part de responsabilité dans les actions les plus contestables du groupe armé. Leurs subalternes ne sauraient être les seuls à payer le prix de leurs crimes.

La validation

Pour l’heure, l’accord doit maintenant être présenté au Congrès, qui devrait a priori autoriser la tenue en octobre d’un référendum visant à faire valider le texte par la population.

On notera au passage que l’ancien président Alvaro Uribe et ses partisans, opposés à toute paix négociée avec les FARC, n’ont pas manqué, depuis l’ouverture même des pourparlers, de faire connaître leur opposition radicale au projet. On s’en souvient, c’est le même qui avait mené pendant ses deux mandats (2002-2010) une guerre décidée contre les FARC, notamment par l’intermédiaire de son ministre de la Défense de l’époque, l’actuel président Santos. L’action d’Uribe répondait alors  aux voeux des Etats-Unis et des secteurs les plus réactionnaires de la société colombienne, mais aussi, il est important de le noter, à l’exaspération d’une part non négligeable de la population soumise à l’emprise grandissante des FARC un peu partout dans le pays. Ironie du sort, les coups portés à la guérilla par le gouvernement Uribe sont pour beaucoup dans la décision récente des FARC d’accepter des négociations de Paix, non plus pour gagner du temps et en profiter pour progresser, comme cela avait été le cas auparavant, mais cette fois-ci bien avec l’idée d’abandonner la lutte armée.

Toutefois, pour ce qui est d’Uribe, il convient de rappeler que c’est par ailleurs lui qui a organisé pendant ses mandats la démobilisation des groupes paramilitaires -et narcotrafiquants- des tristement célèbres Autodefensas Unidas de Colombia (AUC).Or, si elle a permis de limiter l’action des milices d’extrême droite et notamment de mettre fin aux terribles massacres qu’elles commettaient régulièrement, la démobilisation de 2006 s’est effectuée dans des conditions hautement contestables, probablement du fait de la sympathie et des relations étroites existant entre le président et ces groupes armés. Ceux-ci ont en tout cas bénéficié de largesses en tout genre et d’une impunité relative qui ont fortement décrédibilisé le processus. A cela, il convient d’ajouter que nombres de groupes paramilitaires, maintenant connus sous le nom de Bandes Émergentes Criminelles (BACRIM), restent actifs dans de nombreuses zones du pays. Ces BACRIM; en dehors de leurs activités narcotrafiquantes, sont les premières responsables des campagnes d’assassinats ciblés qui frappent régulièrement les leaders syndicaux et militants locaux de la gauche colombienne. Ce sont précisément elles qui pourraient mettre en péril le processus de Paix en s’attaquant comme nous l’avons dit aux membres démobilisés des FARC. D’ailleurs, la guérilla a obtenu dans l’accord la mise en place d’une politique répressive plus active à leur encontre.

Toujours est-il qu’a l’aune des ratés et ambiguïtés de la démobilisation des paramilitaires, les critiques portées par Uribe et son camp contre l’actuel processus de Paix apparaissent comme largement douteuses, même si les inquiétudes et les frustrations légitimes d’une partie de la population au sujet de l’accord avec les FARC sont tout à fait légitimes. L’espoir de Paix est grand et il semble que la population colombienne devrait majoritairement approuver lors du référendum d’octobre l’accord signé avec les FARC.

Une paix relative

C’est en tout cas un parcours semé d’embûches qui commence et si la Paix annoncée mérite d’être saluée comme il se doit, le défi posé par la démobilisation des FARC est immense. On signalera par ailleurs que d’autres guérillas et groupes armés sont encore actifs dans le pays. En dehors des BACRIM, qui sont avant tout des groupes criminels et trafiquants aux ambitions politiques limitées, le cas le plus préoccupant est celui de l’Ejército de Liberación Nacional (ELN), classé comme guévariste et elle aussi en guerre contre l’Etat colombien depuis des décennies. Des discussions sont en cours, sans que l’on sache vraiment si elles aboutiront à l’ouverture effective de négociations. Cependant, il s’agit d’une guérilla bien plus réduite que les FARC : la concentration contre l’ELN de la puissance militaire colombienne , maintenant que les FARC sont hors-jeu, devraient probablement la contraindre à engager des pourparlers au plus vite.

Quoiqu’il en soit, la violence politique et sociale reste une constante en Colombie. Elle s’exprime au quotidien, à travers des taux d’homicides importants -notamment pour des raisons politiques- autant qu’au travers des déplacements forcés de population, la Colombie étant, il faut le rappeler, le pays comptant le plus de réfugiés internes. Seuls des changements en profondeur, d’ordre économique, politique et social, pourront réellement ramener la paix dans le pays.

Le rôle de Cuba

Pour finir, on notera un point oublié par les médias, celui du rôle de Cuba dans ces négociations qui constituent indéniablement un succès historique de la diplomatie cubaine. Bien sûr, La Havane a mis à profit les relations qu’elles entretenaient de longue date avec les FARC. On notera toutefois que celles-ci sont bien plus complexes qu’elles ne semblent l’être. En effet, pendant la Guerre Froide, communauté du marxisme oblige, les FARC ont reçu bien volontiers l’aide matérielle et financière de Cuba. Cependant, du fait de leur caractère foncièrement nationaliste et ancré dans la ruralité colombienne, les FARC ont toujours pris soin de maintenir jalousement leur indépendance vis-à-vis du Castrisme, dont la volonté hégémonique sur les mouvements de guérilla latino-américaines a toujours été rejetée avec fermeté. On rappellera d’ailleurs que lorsqu’il cherchait une nouvelle base d’action après son piteux échec au Congo, Che Guevara a un temps pensé porter prendre la tête de la lutte armée en Colombie. Or les FARC se sont vertement opposées au projet, conduisant le Che à se reporter sur la Bolivie, choix qui comme on le sait lui a été fatal. Toujours est-il qu’alors que les négociations ont souvent connu des périodes de flottement et de crise, Cuba a joué un rôle fondamental pour forcer les parties présentes, et notamment les FARC, à aller jusqu’au bout.

Source photos 1.

Advertisements