FPN 1971
Le général Hugo Bánzer Suárez accompagné de ses alliés civils de la FSB (Mario Gutiérrez) et du MNR (Víctor Paz)

Au petit matin du 5 juin 1974, les habitants de La Paz découvrent les blindés du prestigieux régiment Tarapacá, les seuls dont dispose l’armée bolivienne, abandonnés un peu partout en ville. Passée la surprise première, l’évidence s’impose : une tentative de coup d’état a eu lieu dans la nuit, qui a manifestement échoué.

La dictature du colonel Bánzer

 

Depuis août 1971, le pays est sous la coupe du colonel et maintenant général Hugo Bánzer Suárez, lequel a mis fin, dans le sang, à une brève expérience militaire progressiste menée par son camarade le général Juan José Torres González. Soutenu par les Etats-Unis, l’entreprise privée et les partis de la droite nationaliste que sont le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR) et la Phalange Socialiste Bolivienne (FSB), Bánzer dirige un gouvernement  fondamentalement réactionnaire et répressif, sur le mode de ceux qui se sont entre temps imposés dans la région. La gauche, révolutionnaire ou démocratique, n’a pas survécu au coup d’état de 1971. Le mouvement social fait quant à lui profil bas : les organisations de mineurs tentent de survivre dans la clandestinité alors que les syndicats paysans, qui entretenaient pourtant des relations privilégiées avec l’armée, ont vu leurs revendications écrasées dans le sang au début de 1974.

Le Front Populaire Nationaliste (FPN)

 

En apparence, le régime Bánzer semble donc être là pour durer. Toutefois, l’alliance entre les civils et militaires au pouvoir bat de l’aile depuis un certain temps.  Encore auréolé de la gloire tirée de la Révolution Nationaliste qu’il a menée de 1952 à 1964, le MNR cache mal son intention d’accaparer le pouvoir au sein du régime, que ce soit en prolongeant la dictature ou en appelant à des élections contrôlées, que son audience majoritaire lui assure de remporter. La FSB -laquelle n’a de socialiste que le nom puisque elle est un parti réduit mais influent d’extrême-droite inspiré, notamment par la Phalange espagnole- tente de résister coûte que coûte. Ces déchirements fragilisent bien sûr le régime.

Le Banzérisme

Pour sa part, Bánzer joue sa propre carte. Face aux professionnels de la politique que sont les leaders du MNR ou de la FSB, personne n’aurait donné cher de lui encore quelque temps auparavant. Mais l’homme est habile et dispose de nombreuses atouts : comme on l’a dit, l’entreprise privée le soutient sans rechigner, d’autant plus que la politique qu’il mène depuis trois ans répond en tout point à ses exigences. C’est même elle qui lui fournit les hommes destinés à occuper les principaux postes à responsabilité de l’administration. Mieux, il est même parvenu à arracher des deux grands partis nombre de cadres et de militants opportunistes, qui donne à ses ambitions personnelles un semblant de légitimité politique. Enfin, si comme toujours les Etats-Unis explorent des pistes alternatives, le fait qu’il jouit a priori de la préférence de Washington pour gouverner le pays, en serait-ce que parce que c’est derniers privilégient alors le choix de militaires pour gouverner la région. Bánzer prend en tout cas grand soin à maintenir ces relations cordiales à travers un alignement sans failles sur les intérêts américains.

Malaise dans les Forces Armées

La question essentielle reste bien sûr celle de l’armée, source  de tout pouvoir à l’époque. Candidat de compromis au moment d’arriver au pouvoir, Bánzer a mis à profit sa connaissance aiguisée des rouages internes de l’institution militaire ainsi que sa qualité de Chef Suprême des Forces Armées pour neutraliser ses principaux concurrents et placer ses camarades de promotion et autres fidèles aux postes-clé de l’institution. En apparence, il semble donc pouvoir compter sur le soutien de ses camarades. Mais la réalité est toutefois plus complexe : l’armée vit mal sa responsabilité de « bras armé » de l’alliance politique au pouvoir qui lui a officiellement été accordée. Soutenir à la force des baïonnettes un président militaire, qui plus sur une ligne officiellement nationaliste et conservatrice, passe encore. Mais le faire pour des civils, surtout quand ceux-ci, à l’instar du MNR, ont entretenu dans un passé récent des relations tendues avec l’institution, c’est une autre affaire.

Beaucoup d’officiers attendent en fait que se réalise la promesse d’élections faite au moment de l’organisation du coup d’état de 1971. Celles-ci permettraient à l’armée de rentrer aux casernes dont elle est sortie en 1964, justement pour renverser le MNR. Dans la pratique, nul ne doute que l’armée continuerait à garantir la pérennité du régime, mais le gouvernement s’en trouverait légitimé, aussi contrôlées soient les élections, et l’’institution pourrait ainsi prétendre répondre à ses obligations constitutionnelles en défendant le pouvoir en place. Bánzer le sait : mais malgré tous les atouts dont il dispose, le général doute, à juste titre, de ses alliés civils, qui pourraient en profiter pour le mettre sur la touche. Le principe d’élections est donc maintenu officiellement mais sans cesse repoussé, ce qui accentue le malaise des militaires.

Le mouvement « générationnel » des Jeunes Officiers

En attendant, le gros de l’armée prend son mal en patience. Mais il existe un petit groupe d’officiers, et qui pour leur part se montrent moins disposés à attendre. Il s’agit pour l’essentiel d’officiers subalternes, de capitaines et de majors. Il faut dire que la Révolution nationale de 1952 a prétendu réformer en profondeur les Forces Armées, considérées à plus ou moins juste titre comme un fief de l’oligarchie conservatrice. Sous couvert de démocratisation, on a donc ouvert le Collège Militaire de La Paz à des cadets issus de couches plus populaires, notamment des petites classes moyennes provinciales, proches du MNR. Ils ont par ailleurs été soumis à une intense propagande du parti, visant les convertir en défenseurs armés de ses principes et intérêts. Dans la pratique, les résultats n’ont pas été à la hauteur des espérances : la réforme a surtout contribué à créer une rupture générationnelle durable entre anciens et nouveaux officiers. En proie au mépris de leurs aînés et de la bonne société, qui les percevaient comme de vulgaires miliciens inféodés à la Révolution, les jeunes officiers ont resserré les rangs, les plus brillants d’entre eux  formant un courant interne connu sous le nom de “mouvement générationnel”. Ils ont lutté pied à pied pour s’imposer comme des officiers à part entière, dévoués à leur institution, et ont accaparé les premières places lors des examens de grade. Nombre  d’entre eux ont activement participé au renversement du MNR en 1964 mais surtout, en menant la troupe sur le terrain avec le succès que l’on sait contre la guérilla du Che, ils ont amplement démontré leur valeur.

De forts différends avec leurs aînés subsistent cependant, notamment du fait du nationalisme ardent dont sont imbus les jeunes. On notera que la traduction idéologique et politique qu’ils se font de ce sentiment est pour le moins hétéroclite puisque elle s’étend de la gauche marxiste à l’extrême-droite, les uns défendant le principe d’une démocratie civile forte alors que d’autres rêvent de gouvernement militaire révolutionnaire. Toutefois, ce groupe de camarades fait preuve de cohésion et sont d’accord sur le fait que le régime issu de 1971, qu’ils ont pour la plupart contribué à mettre en place et soutenu les premiers temps, n’a que trop duré.

Corruption et ressources naturelles bradées

Au-delà de questions de formes et de système, un certain nombre d’aspects contestables du régime alimentent la volonté des Jeunes Officiers de changer les choses : d’abord, l’alliance au pouvoir est notoirement corrompue, à commencer par le général Bánzer et son entourage immédiat, mais aussi les directions des partis et leurs bases militantes. Mais surtout, l’alignement sur des intérêts privés ou extérieurs, ceux des Etats-Unis, mais aussi ceux des grands voisins comme le Brésil, est la cause de profondes préoccupations. On parle d’ailleurs en 1974 de brader les réserves de fer ou de gaz à moindre coût à Brasilia, en échange de bénéfices pour le moins contestables pour le pays et surtout de généreuses commissions pour ceux qui participeront aux négociations. Or tout cela, comme on l’a dit, avec le soutien officiel des Forces Armées…

L’Etat-Major Central des Jeunes Officiers (EMCOJ)

Depuis 1971, les membres les plus en vue du mouvement générationnel ont donc utilisé les canaux de communication internes à l’institution pour exprimer leur mécontentement, s’opposer aux mesures jugées inacceptables et militer pour un prompt retour aux casernes. Le problème est que, comme on l’a vu, les fidèles du Président tiennent l’armée en main. Arguant des principes de non-délibération et de soumission hiérarchique, ils rejettent en bloc toute contestation. De guerre lasse, en 1973, les mécontents créent donc une organisation clandestine nommée l’Etat-Major Central des Jeunes Officiers (EMCOJ) qui commence à faire parvenir à la presse des communiqués critiquant la politique gouvernementale. L’image d’unité proclamée par l’armée s’en retrouve mise à mal : les services de sécurité du régime s’échinent à identifier les membres de l’EMCOJ.

Réaffectations

Même si les preuves concrètes font défaut, il n’est pas difficile d’en identifier un certain nombre, à commencer par le lieutenant-colonel Raúl López Leytón, commandant du CITE, régiment parachutiste de Cochabamba ou encore le major Gary Prado Salmón, commandant de blindé Tarapacá, stationné à El Alto, sur les hauteurs de La Paz. Officiers de premier plan, respectés par leurs camarades et un temps favorisé par le régime, ils ne peuvent être traités comme de simples opposants. López est très populaire, au sein de l’armée comme chez les paysans et tous deux sont entre autres  vétérans de la Guérilla de 1967, Prado étant même le commandant de la compagnie Rangers ayant capturé le Che.

Début 1974, les voilà en tout cas privés de leurs commandements de troupes et vite réaffectés, sous prétexte de roulement annuel, à des fonctions moins dangereuses. López est ainsi désigné sous-chef du Département III-Opérations de l’Etat-Major, où il se trouve donc sous bonne garde, alors que Prado devient le second commandant du Collège Militaire (COLMIL), fonction certes prestigieuse, mais qui le prive du pouvoir conféré par le commandement direct des blindés… Un troisième leader du groupe, le major du génie Edgar Claure Paz vient pour sa part l’appuyer à la direction des études du Collège. Les autres, moins en vue, sont distribués un peu partout dans le pays, dans des garnisons éloignés, sous bonne garde. Or, les chefs de l’EMCOJ ne renoncent pas pour autant et continuent à militer au sein de l’armée pour faire valoir leurs idées.

Vers le putsch

Fin mai 1974, alors que l’accord avec le Brésil est en passe d’être signé, les choses s’accélèrent. Le Lieutenant-colonel López s’agite beaucoup et on décide donc de le garder virtuellement prisonnier dans son bureau de l’Etat-Major. Or celui-ci dispose d’un téléphone et se met donc à appeler ses camarades pour organiser ni plus ni moins qu’un coup d’état ! Malheureusement pour lui, peu se montrent séduits par cette idée, tant le contrôle de Bánzer sur le pays comme sur l’armée semble absolu. Mais le bouillonnant López s’entête et parvient à compromettre certains officiers du Tarapacá, par l’intermédiaire de Prado. Bien sûr, López lui-même sait que les chances de réussite sont maigres, mais l’intervention de la seule unité blindée du pays, qui surclasse a priori le reste de la garnison de La Paz, pourrait se révéler déterminante, si on y ajoute l’effet de surprise.

Les services de sécurité sont toutefois sur les dents et arrêtent un petit nombre d’officiers du Taparacá le 3 juin, notamment le capitaine Tomás Rivera Rico, chef de la compagnie blindée. L’unité menace cependant de se soulever et il faut les renvoyer à leur caserne le lendemain. Sentant qu’il convient d’agir maintenant ou jamais, López contacte le capitaine Rivera et lui donne l’ordre de prendre le contrôle du Tarapacá. L’affaire est rondement menée : dans la soirée du 4, le commandant banzériste de l’unité et son second sont mis aux arrêts et Rivera fait chauffer les véhicules pour descendre sur la ville.

Panique au Quartier Général

A l’Etat-Major où le mouvement a été détecté, c’est la panique ! On rassemble au plus vite le régiment de cavalerie Ingaví, unité bien dotée et commandée par un camarade de promotion du président, le colonel Raúl Tejerina Barrientos, dont la loyauté est sans faille. De son côté, López profite pourtant du chaos pour s’échapper. Arme à la main, il s’empare rapidement du bâtiment où il était gardé. En chemin, il découvre dans les geôles de l’Etat-Major le capitaine Sergio Osinaga Zámbrana. Ancien chef de sécurité du président Torres déposé par Bánzer en 1971, nationaliste de gauche décidé, mais sans relation avec l’EMCOJ, Osinaga est harcelé depuis trois ans par le régime qui entend le forcer à démissionner. Il a tenu bon, mais quelques semaines auparavant, a finalement été arrêté sous l’accusation de tentative d’assassinat contre Bánzer. Sans douter une seconde, Osinaga se joint à l’entreprise de López et en peu de temps, les deux hommes contrôlent une moitié du Quartier Général.

Dans la cour centrale, l’Etat-Major au grand complet est en train de haranguer la troupe. López intervient : une discussion agitée s’ensuit avec le commandant en chef de l’armée, le général Carlos Alcoreza Melgarejo, qui, ulcéré, rappelle à l’ordre son subalterne. Ce dernier le coupe en tirant une rafale en l’air : “Maintenant, c’est moi le papa !”. Les officiers supérieurs sont capturés devant les soldats impavides et conduits à coup de pied par Osinaga vers une cellule.

Le coup de pouce du capitaine Saravia

Ailleurs dans le Quartier Général, le colonel Tejerina tente encore d’organiser la résistance, mais les officiers subalternes de l’Ingaví lui imposent une réunion pour décider de la marche à suivre. Le commandant fait étalage de son autorité pour les maintenir du côté du pouvoir. Cependant, derrière lui, un capitaine fait signe à ses camarades de le relever. Il s’agit du capitaine Rolando Saravia Ortuño : jeune officier ambitieux s’il en est, il a joué un rôle majeur lors du coup d’état de 1971, mais conserve de l’expérience une haine féroce de Bánzer, accusé non sans raison de couardise et de trahison avant et pendant le putsch. Depuis, il est soumis à un contrôle étroit des services de sécurité, a passé du temps en prison ou assigné à résidence et bien que brillant, végète dans des fonctions annexes. Il ne fait pas partie de l’EMCOJ et dispose de son propre petit groupe de fidèles.

Saravia ne croit pas au succès du putsch et refuse de s’y engager personnellement, au vu de sa situation déjà compromise. Mais il y voit en tout cas l’occasion d’en finir avec Bánzer. Ses encouragements auprès des jeunes officiers de l’Ingaví sont bien reçus : pour éviter d’être mis aux arrêts par ses subordonnés, le colonel Tejerina doit donc s’enfuir avec une partie de ses hommes avant de trouver refuge dans un recoin du Quartier Général.

Silence radio

La situation paraissant sous contrôle, le lieutenant-colonel López se rend dans la salle des communications où il entreprend de joindre les différentes unités du pays par radio pour leur annoncer le coup d’état et les convaincre de s’y joindre. Le problème est que depuis trois ans, il a été décidé de faire silence radio la nuit. Très peu répondent : au sein des rares qui le font, l’appel à la révolte est intercepté par les commandants supérieurs fidèles au président. Les quelques membres de l’EMCOJ que López arrive à rejoindre ne se montrent pas non plus très enthousiastes et ne disposent de toute façon que de peu de moyens pour faire pencher la balance en faveur du coup. Au mieux peuvent-ils assurer leur camarade de leur soutien moral et de leur engagement personnel, comme par exemple le major Arsenio González Rojas et le capitaine Carlos Escobar Escobar. Représentants le courant marxiste et révolutionnaire du mouvement générationnel, ces officiers du génie sont sous haute surveillance et privés de commandements de troupe depuis 3 ans…

Aux abords du lac Titicaca, à quelques 150 kilomètres de La Paz, le capitaine de navire Carlos Fernández Nárvaez se montre disposé à appuyer le mouvement avec sa petite unité de marin. Mais dépourvu de moyens de transport, il peine à intercepter sur la route toute proche les bus qui pourraient lui permettre de rejoindre le siège du gouvernement. Non loin de là, une confrontation tendue a lieu au sein du régiment Lanza où les plus officiers subalternes tentent de convaincre leur commandant de passer à la rébellion. La discussion ne conduit nulle part : il est décidé d’attendre pour voir  comment évolue la situation avant de pencher d’une côté ou de l’autre…

Psychodrame au Collège Militaire

A La Paz même, la seule unité favorable au coup est a priori le Collège militaire où les amis Gary Prado et Edgar Claure tentent de soulever l’institut. Pour ce faire, par respect pour le colonel Hugo Veintemillas Bohem, leur commandant, ils choisissent la manière douce. Or, celui-ci, lié à Bánzer mais pas indifférent aux arguments de ses officiers, est catastrophé par l’initiative qu’il considère comme une humiliation personnelle et menace de se suicider. Prado et Claure sont pris au dépourvu. López enrage et leur intime l’ordre de passer outre, quoiqu’il en coûte.

Cependant, l’apport du Collège n’est que de toute façon symbolique : composé de jeunes élèves-officiers âgés de 16 à 20 ans, le bataillon du COLMIL ne représente pas une force militaire digne de ce nom. Dans la pratique, il a souvent été utilisé lors de coups d’état précédents, mais seulement comme force d’occupation et beaucoup considèrent qu’il s’agit d’une faute. Finalement, il est décidé que Claure reste au Collège pour en garder les installations alors que Prado monte à l’Etat-Major accompagné de quelques instructeurs pour rejoindre López.  La déconvenue est grande.

A la recherche du président

Reste le Tarapacá. Entre temps, le commandant a repris le contrôle de la caserne à El Alto mais Rivera et la compagnie blindée sont déjà en centre-ville. Bien sûr, c’est trop peu pour contrôler les points stratégiques de la ville mais López lui confie une mission de première importance : trouver Bánzer. En effet, le coup d’état ne saurait être consommé sans la capture de ce dernier. Rivera fonce donc au Palais, symbole du pouvoir, dont il enfonce les portes avec son blindé. Dans le hall d’entrée, un sous-lieutenant de garde hors de lui menace de se faire sauter avec une grenade si les hommes de Rivera s’empare de l’endroit. De toute façon, Bánzer n’est pas là et Rivera se reporte donc sur la résidence présidentielle de San Jorge. En chemin, il ne résiste pas à faire un arrêt brutal au siège de la Sécurité de l’Etat : alors que les prisonniers politiques s’enfuient, Rivera et ses hommes passent leurs nerfs sur les sbires qui quelques heures avant les interrogeaient à coup de poings.

A la résidence, Rivera ne trouve que l’épouse du président en larmes qui le supplie d’épargner son mari et perd beaucoup de temps à la rassurer. Rivera part donc en vadrouille à travers la ville, tentant sa chance dans des lieux fréquentés par Bánzer, notamment chez des amis et chez une maîtresse. Peine perdue, Bánzer est introuvable. Il est en fait dans le Sud du pays, en visite dans une garnison, sans que l’on sache s’il a fui le coup d’état ou s’il s’agit d’un hasard malencontreux.

Négociations nocturnes

Les heures passent et il faut se rendre à l’évidence. Le putsch improvisé est en train d’échouer. Au Quartier Général, les troupes et officiers ralliés à l’action commencent à abandonner López pour aller se placer sous le commandement du colonel Tejerina, qui résiste encore dans des baraquements éloignés. Les officiers les plus impliqués tentent de convaincre López de négocier. Celui-ci tente encore de raviver le putsch, harcèle par radio les unités du pays, mais plus personne ne répond.

Après des heures à parcourir la ville en tous sens, les blindés du Tarapacá sont maintenant à cours de carburant et les hommes du capitaine Rivera sont las. Doucement, la ville se réveille et l’idée de mener un coup d’état au milieu de la foule, avec tous les risques que cela comporte, convainc López qu’il est temps de passer aux négociations, du moins pour sauver ce qui peut l’être. Par chance, un ministre militaire partageant les idées des Jeunes Officiers, le lieutenant-colonel Miguel Ayoroa Montaño, se propose de jouer les intermédiaires et les garants en cas de négociations. Les membres de l’Etat-Major sont sortis de leur geôle et les discussions s’engagent dans une atmosphère tendue. Pendant ce temps, ordre est donné à Rivera et à ses hommes de se mettre à l’abri. Garant les derniers véhicules encore en état de marche devant des ambassades, ces derniers y cherchent asile. Ignorant tout du coup d’état en cours et craignant qu’il s’agisse d’un piège des services de sécurité pour pénétrer dans leurs ambassades, les diplomates refusent d’ouvrir leurs portes. Rivera et les siens forcent la chose en escaladant tout simplement les murs des missions diplomatiques.

Arrestations et exil

Au petit matin, au Quartier Général, un accord est trouvé, sensé ménager les uns et les autres et prendre acte du problème : l’Etat-Major d’un côté et López et Prado de l’autre, comme représentants des mécontents de l’armée, effectueront une tournée des garnisons en compagnie du Président pour sonder leurs camarades et trouver des solutions au malaise croissant de l’armée comme aux problèmes du pays.

López, non sans raison, n’y croit pas une seconde et passe immédiatement à la clandestinité avec Osinaga et d’autres officiers impliqués. Prado, toujours plus confiant, rentre tranquillement chez lui où il se fait arrêter sans tarder avant d’être exilé. Une fois la situation consolidée, le Président Bánzer revient enfin à La Paz où il condamne l’action de la veille et réaffirme son pouvoir.

Coup de semonce et contre-coups

Coup de semonce sérieux pour le régime, le « Tarapacazó », le coup du Tarapacá comme le surnommera la presse, est interprété à sa manière, comme toujours très habile, par le président Bánzer. Dans les semaines qui suivent,  celui-ci va en profite pour se débarrasser des partis et gouverner personnellement le pays, cette fois-ci pleinement au nom des Forces Armées. Un nouveau coup d’état manqué en novembre de la même année lui permet même d’associer plus encore les Forces Armées au régime : ces dernières se retrouvent face à leurs contradictions. Si certains officiers se plaignent de cette évolution contredisant le mécontentement exprimé en juin, d’autres y trouvent leurs comptes, notamment en se retrouvant directement aux commandes du pays et en profitant des mannes de cette situation. Bien sûr, les puissants soutiens du général Bánzer que constituent l’entreprise privée, les Etats-Unis et les dictatures voisines appuient sans modération le mouvement.

Revenus clandestinement au pays, López, Prado et les autres vont continuer à lutter contre Bánzer jusqu’à la chute de ce dernier en juillet 1978. Cette même année, un nouveau coup d’état mené par les deux compères qui ont retenu les leçons de leur échec de 1974 permettra de transmettre le pouvoir aux civils en 1979. Toutefois, cette transition démocratique sera bientôt interrompue par un retour en force des durs de l’armée comme de Bánzer qui, profitant du fait du jeu trouble des partis, inaugureront une nouvelle période sombre pour le pays.


Pour en savoir plus, notamment sur le contexte général de l’époque, voir la génération des Jeunes Officiers issus du Collège Militaire Gualberto Villarroel : l’armée bolivienne, 1952-85, thèse de Doctorat soutenue par Thierry NOËL, Université Paris VII-Denis Diderot, 2004, sous la direction de M. Jean Piel.

Source Photo

 

 

Advertisements