Aujourd’hui encore, les analystes et spécialistes du narcotrafic mexicain s’interrogent sur le cas du lieutenant Arturo Guzmán Decena, passé avec armes et bagages au service du Cartel du Golfe, un jour de 1997 ou 1998. Explications.

Un officier prometteur

Né à Puebla en 1976, dans un milieu misérable, le jeune Arturo Guzmán sait trouver dans l’institution militaire qu’il intègre fin 1993 l’opportunité d’une ascension sociale relative, même si l’armée mexicaine n’offre certainement les mêmes possibilités que d’autres de ses consoeurs du continent. Très vite, il se signale par sa discipline, autant que par son esprit d’initiative, ce qui lui vaut de rejoindre les rangs du Groupe Aérotransporté des Forces Spéciales (ou GAFE en espagnol), de récente création. Fondée avec l’aide de la France au moment de la Coupe du Monde de 1986 et formée par des instructeurs américains ou israéliens, l’unité d’élite est alors ce que se fait de mieux au Mexique, ce qui laisse augurer pour Guzmán une carrière prometteuse.

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Le lieutenant Guzmán au GAFE

L’expérience du Chiapas

Dès 1994, Guzmán connaît sa première expérience du feu : il se retrouve dans le Chiapas où vient d’éclater la fameuse rébellion de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), sous la conduite du très médiatique “sous-commandant” Márcos. Appuyée par les gros propriétaires terriens de la région, l’armée s’engage alors dans une guerre sale de plusieurs années, au cours de laquelle le GAFE joue un rôle de premier plan. Militairement, l’affaire est vite entendue tant l’écart est grand entre les milices paysannes mal entraînées et sous-équipées et les Forces Spéciales de haut niveau, bénéficiant qui plus est d’une carte blanche du pouvoir pour en finir coûte que coûte avec la rébellion, et cela sans aucune considération pour la vie humaine ou le respect de l’adversaire. En termes de retombées médiatiques, même si la société mexicaine s’est finalement peu intéressée au conflit, l’image du Mexique à l’extérieur n’en ressort certainement pas  grandie : alors que les accusations de massacre et autres actes de barbarie -notamment à Acteal en 1997- s’accumulent contre l’armée, Guzmán et ses camarades sont discrètement repliés vers d’autres zones du pays.

Les premiers contacts

Contrairement à ce qu’on lit souvent, Guzmán n’est pas passé directement de l’armée au narco. A peine revenu du Chiapas, il quitte l’institution pour rejoindre la Police Judiciaire Fédérale (PJF), se retrouvant vite affecté à Matamoros, dans le Tamaulipas. Frontalière du Texas, la zone est alors, comme elle l’est encore, un centre majeur de contrebande de drogues vers les Etats-Unis, tenu par le Cartel du Golfe. Et la PJF étant une institution notoirement corrompue, c’est là que le lieutenant Guzmán établit ses premiers contacts avec les trafiquants locaux, acceptant des pots-de-vins, comme nombre de ses camarades, pour laisser passer les chargements.

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Guzmán dans la PJF

Le Cartel du Golfe dans la tourmente

Jusque-là, rien d’extraordinaire. Cependant, sans que l’on sache bien qui a fait le premier pas, Guzmán rentre en contact avec le parrain du Cartel du Golfe, Osiel Cárdenas Guillén. L’organisation traverse alors une phase difficile : deux ans auparavant, l’un de ses chefs fondateurs, Juan García Abrego, a été arrêté et extradé aux Etats-Unis. Or la à la différence de ses rivales, l’organisation n’est pas à proprement parler une structure familiale. En réalité, au moment du grand partage des fiefs ou plazas ayant eu lieu au sein du narco mexicain à la fin des années 1980, ce sont en grande partie des anciens policiers, de la PJF comme de la défunte Direction Fédérale de Sécurité (DFS) -sorte de FBI local-, qui l’ont mise en place et gérée. Le problème est qu’en cas de décapitation de l’organisation, comme c’est le cas en 1996, personne ne possède la  légitimité nécessaire pour prendre la succession. Cárdenas, un opérateur moyen du Cartel, s’est engagé dans la lutte. Éliminant un à un ses rivaux au point d’y gagner le surnom de “mata-amigos“, le tueur d’amis, il a réussi à se hisser tout en haut. Mais son pouvoir est contesté, non seulement à l’intérieur de l’organisation mais aussi en dehors par les Cartels rivaux qui lorgnent sur cette place stratégique de première catégorie. Il est donc convaincu que pour durer, il lui faut une escorte d’un autre niveau que les simples gardes du corps et autres sbires qui assurent normalement la protection des parrains.

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Osiel Cárdenas

La conquête du Mexique

Au delà de sa sécurité personnelle, Cárdenas semble alors avoir bien conscience des limites de son organisation. Le Cartel du Golfe contrôle divers points de passage stratégiques, le long de la frontière américaine, dans le Tamaulipas et ailleurs. Cependant, pour son approvisionnement, il est dépendant des autres. En effet, la cocaïne, seule drogue permettant des bénéfices millionnaires immédiats, arrive alors de Colombie par le Pacifique ou par le Sud du Mexique, zones qui échappent au contrôle du Cartel du Golfe. Il faut payer des droits de passage, des surcoûts en tout genre, tout en risquant à tout moment de voir les fournisseurs fermer les vannes ou privilégier d’autres routes. S’il veut survivre, notamment face à son principaux concurrents du Sinaloa, coeur historique du trafic, Cárdenas sait qu’il doit partir à la conquête de ports sur le Pacifique ou de routes intérieures, ainsi que de plazas qui constituent autant de villes-étapes sur le parcours.

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Le Tamaulipas, coeur du Cartel du Golfe

Une armée privée

Cárdenas n’a donc pas seulement besoin d’une équipe de gardes de corps de premier choix, mais aussi d’une armée privée pour mener à bien la conquête. Or le lieutenant Guzmán apparaît comme le candidat idéal pour la constituer et la diriger. Apparemment, il n’a pas été difficile de le convaincre : le salaire reçu dans l’armée comme dans la police, pots-de-vins inclus, étant si misérable, Guzmán se laisse tenter par quelques milliers de dollars mensuels, en tout cas au départ, et s’atèle à sa mission avec ferveur. Rapidement, plusieurs dizaines de ses collègues du GAFE désertent pour le rejoindre, auxquels s’ajoutent des membres soigneusement choisis d’autres unités importantes du pays. Avec le temps, on ira aussi chercher des membres des Forces Spéciales guatémaltèques, les terribles Kaibiles, restés désoeuvrés après la fin de la guerre civile en 1996. En attendant, le groupe fondateur s’organise, se répartit les tâches et les fonctions de commandement, sur la base d’une structure fortement hiérarchisée où règne une discipline de fer. Il y a aussi des civils, souvent fournis par le Cartel du Golfe et chargés des finances, ainsi que des relations avec les autorités ou avec le Cartel lui-même. Enfin, le groupe se donne un nom, inspiré du code radio du GAFE : les “Z” ou Zetas, Guzmán Decena devenant naturellement Z-1.

Dans le même temps, des narco-mantas, ces draps imprimés qui servent de panneaux d’affichage pour les criminels. invitent les soldats à rejoindre l’organisation afin d’en constituer la troupe de base.

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Le groupe opérationnel des Zetas a besoin de toi, militaire ou ex-militaire. Nous t’offrons un bon salaire, à manger et des bénéfices pour ta famille. Ne souffre plus de mauvais traitements ou de la faim. Nous, on ne donne pas des pâtes Maruchan [une marque de pâtes lyophilisées bon marché]. Feignasses, s’abstenir. Intéressés, appeler le 8671687423.

Les Zetas bouleversent le narco mexicain

Nul doute que ces appels rencontrent un succès certain. En moins d’un an, les Zetas comptent déjà plus de 200 membres et entrent en action. En 1998-99, leur irruption dans l’univers du narcotrafic mexicain constitue un événement majeur, une rupture, dont les conséquences sont encore perceptibles à ce jour. Certes, la violence n’était pas une nouveauté mais le fait est que jusque-là, elle était plutôt contrôlée, du moins circonscrite au monde des trafiquants. Avec les Zetas, toutes les barrières explosent : l’emploi de tactiques militaires, notamment inspirées de la lutte anti-subversive telles qu’enseignées dans les écoles américaines ou latinos, l’emploi d’armes lourdes et modernes ou encore l’usage systématique de violence symbolique ou démonstrative contre l’adversaire, telles que les décapitations ou les démembrements, le tout dans des mises en scène macabres, bouleversent les règles de la guerre entre narcos. Sous l’impulsion des Zetas, le Cartel du Golfe étend son empire sur de nombreuses régions du pays, s’empare de plazas un peu partout et contrôle des Etats entiers.

La fin du Pacte

Surtout, avec les Zetas, le fameux Pacte entre les autorités et les narcos est rompu : depuis les années 1970-80, une entente tacite -ou exprimée- entre les représentants locaux et nationaux des autorités et les truands garantissait tant bien que mal une limitation des effets des guerres du narco sur la société civile. Or, l’accord passé entre Cardénas et le lieutenant Guzmán prévoit que les Zetas restent eux-mêmes en dehors du narcotrafic, réservé aux trafiquants proprement dits. En dehors de leur salaire, les Zetas ont par contre libre-cours pour vivre sur la population. Dans la pratique, partout où ils arrivent, l’extorsion, le kidnapping contre rançon et autres activités criminelles se généralisent. Il faut dire que l’habitude des Zetas, lorsqu’ils investissent une plaza, est de soumettre les truands de la zone, souvent en massacrant le caïd local pour convaincre tout le monde de s’aligner. Pour survivre et continuer à travailler, il faut payer aux nouveaux maîtres un impôt conséquent, ce qui par ricochet, conduit les moyens et petits délinquants à rançonner les petits commerces ou les entreprises de la région. Les Zetas eux-mêmes se réservent les plus grosses cibles, notamment ce qui concerne le trafic de pétrole.

Violence et criminalité tous azimuts

Prises à la gorge par cette montée en puissance inespérée, les organisations concurrentes doivent réagir : elles forment vite leurs propres groupes paramilitaires qui luttent pied à pied contre les Zetas et étendent aux régions qu’ils contrôlent les mêmes pratiques. Le Mexique sombre dans la violence et la criminalité généralisée. Les guerres de territoire se multiplient et la population vit sous l’emprise des Cartels. Les autorités restent sans agir, par manque de moyens ou d’intérêt. Les Zetas triomphent et leur nom fait trembler. Ceci n’empêche pas le lieutenant Guzmán de trouver la mort fin 2002, dans un restaurant de Matamoros, lors d’un affrontement avec ses anciens camarades de l’armée. L’élimination de Z-1 est cependant loin d’être une victoire pour les autorités, beaucoup considérant qu’il s’agissait d’un coup de la concurrence ou d’une trahison, voire du hasard plutôt que du fruit d’une action décidée de l’Etat. Toujours est-il que son ancien camarade du GAFE Heriberto Lazcano, dit El Lazca ou Z-3, prend vite la relève ; l’organisation en soi ne semble pas affectée par la mort de son fondateur.

Le Cartel des Zetas

En 2003, Osiel Cardenas est capturé par les autorités. Il continue bien sûr à gérer ses affaires depuis la prison mais en 2007, est finalement extradé. A nouveau, le Cartel du Golfe se retrouve sans leader. Une direction collégiale se met en place, au sein de laquelle Z-3 joue des coudes pour hériter du trône. Sans surprise, une crise majeure intervient dès 2008. Alors que le Cartel du Golfe se maintient tant bien que mal à travers de nouveaux leaders, les Zetas prennent leur indépendance sous la direction de l’ambitieux Z-3. La rupture ne se fait pas à l’amiable, loin d’en faut et donne lieu à de nouveaux renversements d’alliances dans l’univers du narco, accompagnés de nouvelles guerres et massacres dans une bonne partie du pays. Depuis 2006, le Mexique vit à l’heure de la “guerre contre les drogues”, décrétée par le président Felipe Calderón sous l’impulsion des Etats-Unis et dont le seul bilan à ce jour n’est que de rajouter plus de confusion et de violence. Au milieu de tout cela, les Zetas arrivent pourtant à se faire remarquer, en termes de barbarie, notamment en massacrant des centaines de migrants au Mexique et au Guatemala, en 2010 et 2011. Chez la concurrence comme chez les autorités, dont les relations sont souvent suspectes, l’organisation devient le groupe à abattre, d’autant plus que désormais, il est directement investi dans le narcotrafic et devient un Cartel à part entière.

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Heriberto Lazcano, Z-3

La fin des Zetas ?

Dès 2012, Lazcano est  tué par l’armée, cédant sa place à Miguel Treviño Morales, Z-40. Les Zetas dominent encore de nombreuses plazas et des régions entières mais reculent sous la poussée adverse. Localement, notamment dans le Michoacán et le Jalisco, des groupes qui répondaient à leur autorité se rebellent : sur la base d’un discours anti-Zetas destiné à convaincre les populations locales d’appuyer leur mouvement, elles arrachent des portions de territoire à ces derniers, affaiblissant l’organisation générale. Treviño tombe en 2013, suivi en 2015 par son frère qui lui avait succédé. Aujourd’hui, le présent comme l’avenir des Zetas semblent incertains. D’aucuns n’hésitent pas à dire que l’organisation fait désormais partie du passé. Vu la capacité des organisations criminelles et narcotrafiquantes à renaître de leurs cendres, même après de longues phases de sommeil apparent, il ne faudrait pas aller trop vite en besogne. Mais le fait est que les Zetas, qui ne disposent pas d’une assise locale et familiale sont sûrement plus fragiles que les autres.

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Membres du Cartel Jalisco-Nueva Generación, dits les Mata-Zetas [tueurs de Zetas]

Un drame qui continue

Quoi qu’il en soit, le mal est fait et les pratiques introduites par les hommes du lieutenant Guzmán, sous l’impulsion d’Osiel Cárdenas, sont maintenant solidement ancrées dans l’univers du narco mexicain, notamment en ce qui concerne l’usage généralisé de la violence et l’asservissement des populations, entre autres à travers l’extorsion. Les organisations concurrentes, anciennes ou nouvelles, n’agissent pas autrement, quoiqu’elle en disent. La “guerre contre les drogues” est quant à elle au point mort. Comme on l’a signalé, elle ne conduit qu’a une surenchère de violence alors que le trafic se porte mieux que jamais. Les arrestations ou éliminations régulières de grands narcos, au nom de la “Kingpin Strategy” atomisent le milieu qui n’en devient que plus difficile à contrôler. A cela, il convient d’ajouter certaines ambiguïtés et de possibles ententes cachées avec des entreprises criminelles, au niveau local comme national. Rongé par la corruption à tous les niveaux, limité dans ses prérogatives comme dans ses ambitions,  reflet par ailleurs du manque d’intérêt d’une partie des élites locales ou nationales pour le sort de la population, l’Etat Mexicain semble en tout cas incapable d’apporter une solution au drame quotidien que vit le Mexique.

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