Publié le 20 mai 2016

Approbation d’une loi élargissant la marge de manoeuvre pour les demandes d’extradition dans cadre de la lutte contre le narcotrafic, notamment de celui de cocaïne. Sont désormais concernés, outre les narcotrafiquants eux-mêmes, ceux et celles qui fourniraient sciemment, en tout cas avec des doutes légitimes, les matières premières et produits chimiques (“précurseurs”), nécessaires à l’élaboration de drogues.

Pour en entendre les ambitions, en tout cas déclarées, il convient de comprendre que le narcotrafic en Amérique latine s’organise -grossièrement- sur la répartition des tâches suivantes, en tout cas en ce qui concerne la cocaïne destinée aux Etats-Unis, premier marché mondial .

La chaîne de production

Le gros des feuilles de coca sont cultivées dans les pays andins comme le Pérou ou la Bolivie : elles y connaissent une première phase de transformation permettant d’obtenir de la pâte-base, moins volumineuse et donc plus facilement transportable. Traditionnellement, depuis les années 1960-70, l’essentiel de cette pâte-base est ensuite transportée en Colombie pour y être convertie en cocaïne. Cependant, ces dernières années, on notera qu’il est de plus en plus fréquent que la conversion définitive en cocaïne s’effectue dès la première phase, en Bolivie comme au Pérou. Toujours est-il que ce sont les organisations colombiennes, sur leur propre territoire ou à côté, notamment au Venezuela, qui centralisent la production de cocaïne avant redistribution. Pour compléter le tableau, on retiendra aussi que la Colombie est elle-même productrice de feuilles de coca, ce qui permet de ne pas dépendre totalement des autres pays andins.

L’étape suivante, toujours à charge des Colombiens, est celle du transport directement vers le Mexique ou avec une escale en Amérique centrale ou dans les Caraïbes. La drogue est alors reçue par les organisations mexicaines et leurs subordonnées régionales, à charge pour elles de lui faire passer la frontière américaine et de la distribuer là-bas.

La distribution

Cette dernière phase est la plus complexe et la plus risquée. Mais c’est aussi celle qui rapporte le plus. C’est pour cette raison que nombre d’experts du trafic ont considéré ces dernières années que les Mexicains, en se posant comme intermédiaires obligatoires et en contrôlant la dernière phase, étaient devenus les maîtres du trafic. La réalité est d’après moi plus complexe : car si les Mexicains récupèrent en effet les plus gros bénéfices, ils sont aussi les plus exposés, notamment aux foudres des Américains. La déferlante de millions de dollars sur le Mexique et la concurrence acharnée entre les différentes organisations criminelles que cela entraîne, les risques encourus constituent un prix particulièrement lourd à payer. Sans parler bien sûr des conséquences tragiques liées à la guerre contre les drogues autant qu’aux guerres entre narcos, interagissant l’une sur l’autre et dont la société mexicaine pâtit tous les jours.

Au contraire, les Colombiens reçoivent des bénéfices moindres en comparaison avec ce qu’ils pouvaient recevoir à l’époque d’un Pablo Escobar par exemple, mais les recettes sont tout de même très importantes. Et surtout, tapis derrière le Mexique, ils jouissent finalement d’une situation relativement confortable. En bref, ils tirent profit du trafic sans avoir à pâtir des conséquences les plus néfastes, en tout cas pour eux, de celui-ci.

Pour les pays producteurs de coca, Pérou et Bolivie en tête, les bénéfices sont encore plus réduits mais selon le même principe, la situation est encore plus confortable.

Frapper à la source

Or c’est précisément à cela que la nouvelle législation américaine entend s’attaquer. Désormais, les trafiquants des pays placés en début de chaîne de production devraient redevenir des cibles prioritaires comme ils l’étaient avant que la guerre US contre les drogues ne se focalise sur le Mexique.

Les conséquences de tout cela sont difficiles à évaluer : on ne prendra pas de risque en disant que le trafic de drogues ne s’en trouvera pas affecté en soi. Comme toujours, les vides seront comblés et la cocaïne continuera à abreuver les Etats-Unis. Cependant, cette nouvelle extension de la guerre contre les drogues pourrait fortement déstabiliser les états visés et contribuer comme c’est toujours le cas à y faire exploser la violence liée au narcotrafic.

Les demandes en extradition vont assurément pleuvoir : comme toujours dans ces cas, on s’interrogera sur la sélectivité dont les Etats-Unis ne vont pas manquer de faire preuve, sur les pressions et atteintes à la souveraineté que cela va entraîner, le tout bien sûr agrémenté d’arrières-pensées et d’intentions cachées derrière le prétexte légitime de lutte contre la drogue.

Inquiétudes des pays producteurs

Enfin, pour ce qui est des pays producteurs de feuilles de coca, des complications particulières s’annoncent : depuis une décennie au moins, ces derniers, Bolivie en tête, avaient réussi à faire reconnaître le caractère traditionnel et même sacré de la culture de coca. Ce faisant, ils avaient obtenu l’arrêt des politiques d’éradication radicale imposées par les Etats-Unis. Il faut dire que celles-ci avaient largement démontré leur inutilité en termes de lutte contre le trafic, n’ayant pour conséquence fondamentale que de générer de violents conflits politiques et sociaux dans les régions concernées. Bien sûr, le discours “coca no es cocaina“, la coca n’est pas synonyme de cocaïne, s’il est juste en soi, n’est pas exempt d’ambiguïtés: en dehors de certaines collusions probables avec le narcotrafic, la mansuétude démontrée envers les producteurs de feuilles, a priori légaux, mais dont bénéficient aussi les trafiquants est à la fois un moyen de s’éviter des conflits internes autant que de faire profiter au pays des retombées indirectes du trafic.

Toutefois, comme nous l’avons dit, en dehors même des conséquences néfastes autant que des effets limités des campagnes d’éradication sur le trafic, la politique américaine telle qu’elle se pratiquait auparavant n’était pas non plus dénuée d’ambiguïtés, que cela soit en termes de contrôle sur les gouvernements locaux autant que de rapports parfois suspects avec le trafic.

Ambiguités de la guerre contre les drogues

A ce titre, pour revenir à la question de l’extradition, il faut dire que ce qui est présenté comme un arme fatale contre les narcotrafiquants et qui certes inquiètent ces derniers, cache également des réalités d’une toute autre nature : en effet, les procès qui s’ensuivent sont l’occasion de solutions négociées avec l’Etat américain. En échange de conditions favorables et parfois même sans passer par la case prison, les trafiquants s’engagent à apporter quantité d’informations sur le trafic, notamment sur leurs relations coupables avec certaines autorités locales corrompues. Ces renseignements sont bien sûr précieusement conservées. De plus, des négociations financières ont lieu, au cours desquelles les trafiquants obtiennent de conserver une partie de leur fortune. On n’en connaît pas les montants exacts, mais il est de notoriété publique que les avocats des narcos négocient avec les Américains à coups de centaines de millions de dollars. Le reste est reversé au Trésor américain, constituant selon toute vraisemblance un apport non négligeable. On notera au passage que ces négociations profitent paradoxalement plus aux gros narcotrafiquants, parce qu’ils ont quelque chose à vendre, qu’aux moyens et petits ou aux membres subalternes des organisations, sur lesquels retombent tout le poids de la loi…

Le fait est en tout cas qu’avec cette nouvelle législation, les Etats-Unis semblent donc se donner un nouveau moyen de raffermir leur contrôle sur l’Amérique latine, qui avait quelque peu été délaissée depuis une dizaine d’années. C’est un élément en plus du retour en force des Etats-Unis dans la région, perceptible ces derniers temps. Les commentaires inquiets de certains médias (comme on le voit dans l’article que nous avons choisi en illustration) ou d’officiels latino-américains qui se sont exprimés ces derniers jours semblent le démontrer.

Des détails concernant la loi sur BBC Mundo.

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